‹ Romans grecsChapitre 103 sur 179 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

bres, une partie de mon corps, c*est mon âme ellemême qui a été blessée : il m!a fait voir, pour mon malheur, ce jeune étranger qui courait aux côtés de Thyamis pendant Je combat singulier. Tu connais certainement, ma bonne, celui dont je parle; car sa beauté brillait d'un tel éclat et éclipsait tellement tout ce qui l'environnait, qu'elle ne pouvait échapper aux yeux les plus grossiers, les plus étrangers à l'amour du beau, à plus forte raison à toi et à ton expérience consommée. Ainsi, chère amie, tu connais le trait qui m'a frappée; c'est à toi maintenant de mettre en œuvre tous tes moyens, toutes les séductions de ta vieille habileté, toutes tes cajoleries, si tu veux sauver ton nourrisson : car je no saurais vivre, si je ne le possède entièrement. — Je connais le jeune homme, dit la vieille : sa poitrine et ses épaules sont larges, son col est droit; il l'élève fièrement au-dessus des autres et les domine de toute la tête. Son œil est azuré, son regard tout à la fois amoureux et sévère ; c'est enfin ce jeune garçon aux cheveux bouclés, à la joue couronnée d'un blond duvet, au col duquel est venue tout à coup se jeter et se suspendre une fille étrangère assez belle, il est vrai, mais d'une rare impudence, à ce qu'il m'a semblé. — C'est celui-là même, ma petite mère, car tu me rappelles avec raison et tout-à-fait à point cette misérable, une de ces beautés communes et fardées, qui ont longtemps traîné dans les mauvais lieux, bien fière d'ellemême cependant et plus heureuse que moi, puisqu'elle possède un tel amant. » A ce tableau, la vieille sourit un instant en montrant les dents : <( Ayez confiance, dit-elle, maîtresse : notre jeune étranger a bien pu la croire belle jusqu'ici ; mais si je lui procure le bonheur de vous posséder avec tous vos charmes, il changera, comme on dit, son cuivre pour de l'or et écartera du coude, comme une courtisane, cette belle qui se donne des airs et s'en fait accroire.

— Si tu fais cela, ma chère petite Cybèle, tu m'auras d'un seul coup guéri de deux maux, Tamour et la jalousie, en donnant satisfaction à Tun et en me débarrassant de Tautre. — Vous serez satisfaite, reprit la vieille, autant du moins qu'il est en moi. Mais que je vous voie un peu reprendre vos sens ; soyez tranquille pour le moment; ne vous mettez pas d'avance l'esprit à la torture, et ayez bon espoir.

XL A'près cela, elle emporta la lampe, ferma la porte de la chambre et s'en alla. Le lendemain, à peine étaitil jour, qu'elle prit avec elle un des eunuques royaux, se fi^ suivre par une autre servante, chargée de gâteaux et de tout ce qui était nécessaire pour un sacrifice, et se dirigea vers le temple d'Isis. Arrivée devant la porte, elle dit qu'elle venait offrir un sacrifice à la Déesse, au nom de sa maîtresse Arsacé, parce qu'elle avait été troublée la nuit par quelque songe et désirait se rendre la vision favorable. Mais un des gardiens du temple l'empêcha d'entrer, et la renvoya en lui disant que le temple était tout en deuil. « Le pontife Calasiris, lui dit-il, de retour chez lui, après une longue absence, s'était le soir livré, avec ses amis les plus chers, à toute la joie d'un brillant festin; jamais on ne l'avait vu plus libre d'esprit et plus joyeux. Après le repas, il fit des libations à la Déesse et lui adressa de longues et ferventes prières ; puis il dit à ses enfants que le moment était venu où ils ne verraient plus leur père ; il leur recommanda avec les plus vives instances d'avoir toute la sollicitude possible pour les jeunes Grecs qu'il avait amenés avec lui, et de les servir, autant qu'il serait en eux, dans tous leurs désirs. Lorsqu'il se fut couché, soit que son corps usé par l'Âge s'affaissât tout à coup, et que l'excès de la joie eût détendu et comme brisé les voies de la respiration, soit que les Dieux eussent accordé cette faveur à ses prières, on s'aperçut, au chant du coq, qu'il avait cessé de vivre. Il est mort sous les yeux de ses enfants ; car, prévenus par les avis du vieil-

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