LIVRE VII
qu'une pareille demeure contrastait avec leur fortune présente. Cependant ils suivaient Cybèle, qui ne cessait de les encourager et de les exhortera la confiance. Elle leur prodiguait les mots de tendresse : « Mes chers petits enfants, mes bons amis ; » elle leur promettait qu'ils seraient bien traités, et qu'ils pouvaient compter sur le plus brillant avenir. A la fin, la vieille les installa dans son propre appartement, au fond d'un corps de logis séparé et à l'écart; puis elle éloigna tous les témoins, . s'assit auprès d'eux et leur dit : « Mes enfants, je con* nais la cause de votre abattement ; je sais que vous vous affligez de la mort du prophète Calasiris, qui vous tenait lieu de père. Mais il serait bon de me dire qui vous êtes et quelle est votre patrie. Vous êtes Grecs, je 4e sais; votre naissance est illustre, il suffit de vous voir pour s'en convaincre : votre regard si noble, votre extérieur si gracieux et si aimable est une preuve irrécusable de noblesse. Mais quelle partie de la Grèce, quelle ville vous a vus naître? Qui êtes-vous? Comment dans vos courses êtes-vous venus jusqu'ici? Je désire le savoir dans votre propre intérêt : parlez donc, afin que je puisse à mon tour rendre compte de vous à ma maîtresse Arsacé, sœur du Grand Roi, femme d'Oroondatès, le plus grand des satrapes, amie des Grecs, amoureuse de tout ce qui est beau et dévouée aux étrangers. De cette manière, vous paraîtrez devant elle plus honorablement et avec le rang qui vous appartient. Vous avez affaire, du reste, à une femme qui ne vous est pas tout à fait étrangère ; moi aussi je suis Grecque de naissance, étant originaire de Lesbos. J'ai été amenée ici captive, et j'y occupe un rang beaucoup plus élevé que chez moi : car je suis tout pour ma maîtresse, à cela près qu'elle ne respire pas et ne voit pas par mon intermédiaire : pour elle je suis l'intelligence, l'oreille, tout enfin ; c'est moi qui ai toujours mission d'introduire auprès d'elle les plus honnêtes gens. » Théagène rapprochait en lui-même les paroles de Cy-
bêle de ce qu'avait fait la veille Arsacé ; il se rappelait ses regards ardents et lascifs constamment dirigés sur lui, où se peignaient des désirs plus honteux encore, et n'en augurait rien de bon pour Tavenir* Cependant il allait répondre quelque chose à la vieille, lorsque Chariclée, se penchant à son oreille, lui dit tout bas : « Dans ce que tu vas dire, souviens-toi de ta sœur. »
XIII. Théagëne comprit Tinsinuation. « Ma mère, dit-il, vous savez déjà vous-même que nous sommes Grecs. Nous sommes frère et sœur : nos parents ayant été pris par des pirates, nous nous sommes embarqués à leur recherche, et, plus malheureux encore qu'euxmêmes, nous sommes tombés entre les mains d'hommes féroces, qui nous ont dépouillés de toutes nos richesses; et elles étaient considérables. A grand'peine avons-nous pu sauver notre propre vie. Cependant le ciel dans sa bonté nous avait fait rencontrer un homme divin, Calasiris, et nous étions venus ici, décidés à vivre désormais avec lui. Maintenant, vous le voyez, nous restons seuls, privés de tout appui; nous avons perdu, après tant d'autres biens, celui qui passait pour notre père et Tétait réellement. Voilà notre histoire. Pour vous, nous vous avons la plus profonde reconnaissance de l'accueil que vous nous faites en ce moment, et de votre hospitalité; mais vous auriez plus de titres encore à nos bénédictions, si vous nous permettiez de vivre seuls et de nous dérober aux regards; si, ajournant le service dont vous parliez tout-à-l'heure, vous renonciez pour le moment à nous faire connaître d' Arsacé, et à jeter au milieu d'une fortune si brillante, si heureuse, notre existence étrangère, errante et jnisérable. Car, vous le savez, les relations de connaissance ne peuvent s'établir convenablement qu'entre pareils. »
XIV. Cybèle, à ces mots, ne put se contenir : l'épanouissement de son visage trahissait clairement le vif