LIVRE VIL
se tenaient assis les plus hauts personnages. Théagène, loin de s'intimider, sembla avoir oublié les conseils de feinte déférence que lui avait donnés Chariclée ; sa fierté se révolta à la vue du faste insolent des Perses : sans fléchir le genou, sans l'adorer, il s'avança, la tête haute, et lui dit : « Salut, au sang des rois, à Arsacé. » Tous les assistants s'indignèrent et firent entendre un murmure accusateur contre l'audace et l'impudence de Théagène qui ne l'avait pas adorée. Mais Arsacé leur dit en souriant : « Pardonnez à son inexpérience; c'est un étranger, et pour tout dire un Grec, travaillé du dédain qu'ont pour nous ceux de sa nation. En même temps elle ôta de sa tête la tiare, malgré l'opposition de ceux qui l'entouraient (c'est là chez les Perses la manière de rendre le salut). « Ne craignez rien, étranger^ lui fit-elle dire par un interprète (car elle comprenait la langue grecque, mais ne la parlait pas), dites ce que vous désirez, et rien ne vous sera refusé. » Elle le congédia ensuite, et fit signe aux eunuques de le reconduire. Théagène partit entouré de gardes; Achéménès, en le revoyant, le reconnut sans hésiter et s'étonna de ces honneurs extraordinaires dont il soupçonnait la cause : cependant il persista dans sa résolution de garder le silence. Arsacé donna, ce jour-là, un grand repas aux seigneurs perses, en apparence pour leur faire honneur, suivant l'usage, mais bien plutôt, en réalité, pour fêter son entrevue avec Théagène. Elle ne se contenta pas d'envoyer, comme d'ordinaire, à Théagène et à Chariclée, une partie des viandes; elle leur fit porter aussi des tapis, des couvertures richement travaillées, ouvrages de Sidon et de Lydie. Elle envoya également des esclaves pour les servir : à Chariclée, une jeune fille, et à Théagène, un jeune garçon, tous deux Ioniens et à peine adolescents. En même temps, elle pressait vivement Cybèle de hâter la conclusion et de la faire arriver au plus vite à son but; car elle ne pouvait plus maîtriser sa pas-
208 THEAGENE ET CHARICLEE.
sion. Cybèle, de son côte, ne négligeait rien et attaquait Théagëne sur tous les points : sans lui faire connaître trop ouvertement les désirs d'Arsacé, elle l'enveloppait comme dans un cercle de circonlocutions et de réticences pour l'amener à comprendre de lui-même. Elle vantait tantôt la bienveillance de sa maîtresse pour lui, tantôt sa beauté; elle trouvait toujours quelque honnête prétexte pour lui représenter non-seulement ses charmes apparents, mais aussi ceux qui se cachent sous le linge. Elle exaltait ses mœurs, à la fois aimables et faciles, son penchant pour les jeunes gens beaux, bien faits, vigoureux. En un mot, elle mettait tout en œuvre pour éveiller en lui, par ses avances, les désirs amoureux. Théagène louait sa bien* veil lance, son affection pour les Grecs, ses mœurs polies et mille choses de ce genre ; mais il passait, à dessein, sur les insinuations moins honnêtes, comme s'il ne les eût même pas comprises d'abord. La vieille étouffait de dépit; son cœur se soulevait en quelque sorte d'impatience : elle se doutait bien qu'il comprenait ses. provocations, et elle sentait qu'il dédaignait et repoussait ses avances. Arsacé, de son côté, était dans un état de trouble et d'agitation intolérable ; elle n'y tenait plus, disait-elle; elle réclamait de Cybèle l'exécution de sa promesse, que celle-ci différait toujours sous différents prétextes : tantôt elle disait que le jeune homme voulait bien, mais qu'il manquait d'assurance ; tantôt c'était quelque subite indisposition qu'elle mettait en avant.
XX. Déjà cinq ou six jours s'étaient écoulés : Arsacé avait fait appeler Chariclée une première fois, puis une seconde, et, pour plaire à Théagène, elle l'avait accueillie avec honneur et bienveillance. H fallut bieo alors que Cybèle se décidât à parler plus clairement à Théagène et à lui faire connaître sans détour l'amour d'Arsacé. Après lui avoir promis des biens sans nombre pour prix de sa condescendance : « Que signifie, ajouta-