‹ Romans grecsChapitre 114 sur 179 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

tresse, que j*ai différé jusqu'ici de me soumettre à vos ordres, mais bien par prudence, et pour pouvoir le faire en toute sécurité. Maintenant que la fortune, par une faveur spéciale, en est venue jusqu'à faire de moi votre esclave, je n'en suis que plus disposé à vous céder en toutes choses. Je ne vous demande qu'une seule grâce, quoique vous m'ayez promis une foule de faveurs signalées : refusez à Achéménès la main de Chariclée. Car, pour ne point parler des autres motifs, ce serait une honte qu'une Ûlle de la plus illustre naissance devînt la compagne d'un valet. Autrement, je jure par le plus beau des Dieux, le Soleil, et par les autres Divinités, que je ne céderai pas à vos désirs. Et si l'on use de quelque violence envers Chariclée, vous me verrez auparavant me tuer de ma propre main. — Ne doute pas, reprit Arsacé, que je ne sois disposée à tout pour te plaire, moi qui suis prête à na'abandonner moi-même à toi : mais, j'ai été prévenue et j'ai juré de donner ta sœur à Achéménès. — Très-bien! dit-il, ma maîtresse; donnez-lui donc ma sœur, quelle qu'elle soit; mais ma fiancée, ma promise, que dis-je! mon épouse, vous ne voudrez point la lui donner, je le sais; et quand vous le voudriez, vous ne le pourriez pas. — Que dis-tu? s'écria-t-elle. — La vérité, répondit-il ; car je n'ai pas de sœur du nom de Chariclée, mais une fiancée, comme je l'ai dit. Vous êtes donc dégagée de votre serment. Vous pouvez, du reste, en avoir une preuve plus certaine encore, en célébrant, quand vous le jugerez à propos, mon mariage avec elle. » Arsacé fut piquée, et n'apprit pas sans quelque jalousie que Chariclée était sa fiancée, et non sa sœur. « Soit, dit-elle cependant, je m'y engage et je consolerai Achéménès par une autre alliance. — Je m'engage également envers vous, dit Théagène, du moment où cette union est rompue. » Et en même temps, il s'approcha comme pour lui baiser la main. Mais Arsacé, se baissant, lui présenta la bouche au II. 19.

218 TUEAGENE ET CHARICLEE.

lieu de la main, et l'embrassa. Théagène se retira avec un baiser reçu, mais non rendu. Il profita de la première occasion pour raconter le tout à Chariclée, qui n'apprit pas sans quelque jalousie une partie de ces détails. Il lui expliqua le but de l'étrange engagement qu'il avait pris, et comment il avait d'un seul coup obtenu de nombreux avantages : le mariage d'Achéménès rompu; un prétexte trouvé pour opposer, quant à présent, des ajournements à la passion d'Arsacé; et, pardessus tout, la colère probable .d'Achéménès, qui ne manquerait pas de semer partout le trouble, irrité d'avoir échoué dans ses espérances et furieux de voir sa faveur auprès d'Arsacé le céder à celle de Théagène. « Car, ajouta-t-il, rien de tout cela ne lui sera caché, grâce à sa mère, qui ne manquera pas de l'informer : j'avais pris soin à dessein de la retenir à notre entretien, désirant qu'elle en instruisit Achéménès, et aussi pour avoir un témoin de cette entrevue purement verbale avec Arsacé : car, bien qu'il suffise, quand votre propre conscience ne vous reproche aucune faute, de mettre son espoir dans la bonté des Dieux, il est bon néanmoins de ne laisser aucun doute sur son innocence à ceux qui vous entourent, si l'on veut traverser sans inquiétude cette vie éphémère. » Théagène ajouta qu'il n'était guère douteux qu'Achéménès ne tramât quelque vengeance contre Arsacé : car c'était. un homme de condition servile, et presque toujours l'esclave est ennemi du maître; il avait été outragé, frustré d'une promesse garantie par serment; il voyait et il savait que d'autres lui étaient préférés; enfin il était initié au secret des actions les plus honteuses, les plus criminelles ; pour assurer ses intrigues, il n'avait aucun besoin d'inventer, ce que tant d'autres, poussés par le dépit, n'ont point hésité à faire; avec la vérité seule, il avait sous la main sa vengeance.

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