LIVRE VIII
ou non, livre-les dans tous les cas; sinon, j'ordonne qu'on t'amène toi-même enchaîné, et je te fais écorcher. » Bagoas et sa troupe partirent pour exécuter ces instructions; ils emportaient leurs ordres revêtus du sceau du satrape, afin d'être mieux crus à Memphis et d'obtenir plus vite la remise des jeunes gens. Oroondatès partit de son côté pour son expédition contre les Éthiopiens. Il ordonna à Achéménès de le suivre, mais en le faisant surveiller sans bruit et à son insu, jusqu'à vérification de ses dénonciations.
•Voici ce qui se passait vers le même temps à Memphis : peu à près le départ précipité d' Achéménès, Thyamis, investi complètement alors des fonctions sacerdotales, et devenu par là le premier personnage de la ville, après avoir rendu les derniers devoirs à Calasiris, et accompli pendant le nombre de jours fixé toutes les cérémonies d'usage en l'honneur de son père, s'inquiéta de rechercher Théagène et Chariclée : car la loi sacerdotale lui permettait dès lors les rapports avec les personnes du dehors. A force de démarches et ' d'informations, il apprit qu'ils étaient installés au palais du satrape. 11 courut en toute hâte auprès d'Arsacé, et réclama les jeunes étrangers, comme lui tenant de près à divers titres, surtout en égard à la recommandation expresse que lui avait faite en mourant Calasiris, son père, de veiller sur eux et de les défendre. Il lui témoigna du reste sa reconnaissance du bienveillant accueil qu'elle avait fait dans l'intervalle à des jeunes gens, à des étrangers, à des Grecs, pendant le temps où le séjour du temple était interdit à quicongue n'était pas voué au service des Dieux. Mais il la pria néanmoins de lui rendre le dépôt dont il devait répondre, a Je t'admire vraiment, lui dit Arsacé : tu rends hommage à ma bonté, à mon humanité; et tu veux me condamner à agir inhumainement, en m'ôtant le pouvoir ou la volonté de veiller sur ces étrangers et de les traiter comme il convient. — Il ne s'agit point II. •^o
de cela, ^it Thyamis : je sais parfaitemeni qu'ils trouveraient ici, s'Us voulaient y rester, une existence beaucoup plus magnifique qu'auprès de moi : mais ils sont d'une naissance illustre; errants aujourd'hui, après avoir été exposés à mille outrages de la fortune, ils ne désirent rien tant que de retrouver leur famille et de rentrer dans leur patrie. Le soin de les y aider est un héritage que m'a laissé mon père, indépendamment des liens d'amitié qui m'unissent personnellement à ces étrangers. — Tu fais bien» lui dit Arsacé, de laisser de côté les récriminatipns, pour ne mettre en avant que la ju&tice; car il est facile de voir que la justice est toute de mon côté, d'autan<t mieux que le droit du maître est un titre de propriété beaucoup plus légitime qu'une vaine prétention à la surveillance. — Et comment, dit Thyamis étonné, auriez-vous sur eux un droit de propriété? — D'après les lois de la guerre, répondit-elle, qui soumettent les prisonniers à l'esclavage. »
IV. Thyamis comprit qu'elle voulait parler de l'affaire de Mitranès. « Mais, dit-il, Arsacé, il n'y a pas guerre; il y a paix maintenant; et, si le propre de la première est de faire des esclaves, il est dans ia nature de la paix de donner la liberté : l'une est d'ua tyran qui ne consulte que sa volonté, l'autre d'un roi qui écoute ia raison. Ce qui constitue réellement la paix et la guerre, ce ne sont pas ces nvots eux-mêmes mis en avant; ce sont bien plutôt les dispositions de ceux qui sont en guerre ou en paix : vous aurez de l'une et de l'autre une idée beaucoup plus vraie, en y joignant la notion de justice. Quant aux convenances et à l'utilité, le doute même n'est pas possible : car comment pourrait-il être honorable, utile pour vous, de laisser voir, d'avouer un si furieux attacheoieDi pour des jeunes gens, des étrangers? »
V, A ces mots, Arsacé ne se contint plus; elle fit comme d'ordinaire tous ceux qui aiment : tant qu'on