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Cela était bon peut-être au début, lorsqu'on pouvait lui croire une âme tendre et juvénile. Mais, puisqu'il a dédaigné Tamante, qu'il connaisse maintenant la maîtresse; que le fouet et les tortures le ramènent à vos pieds, docile^à vos volontés. Il est dans la nature des jeunes gens de dédaigner qui les flatte, et de céder à !a contrainte. Lui aussi; il accordera sous les coups ce qu'il refusait aux caresses. — Tu me parais avoir raison^ dit Arsacé; mais comment pourrais-je me résigner, grands Dieux ! à voir de mes yeux ce corps déchiré de coups, ou torturé de quelqu'autre façon? — Voici que vous mollissez encore, dit Cybèle, comme s*il ne devait pas certainement, après quelques légères tortures, revenir à de meilleurs sentiments, et vous, pour un instant de chagrin, obtenir en retour ce que vous désirez. Vous pouvez d'ailleurs ne pas affliger vos regards de ce spectacle : livrez-le à Euphratès, et dites lui de le châtier comme pour quelque faute; vos yeux n'auront nullement à en souff'rir : car l'ouïe est moins accessible à la douleur que la vue. Si nous apercevons en lui quelque changement, on pourra toujours lui faire grâce du châtiment, comme suffisamment corrigé. »
VI. Arsacé se laissa persuader; car l'amour à bout d'espoir n'a plus aucun ménagement pour l'objet aimé et n'aspire qu'à faire succéder la vengeance au dépit de l'affront. Elle fit appeler le chef des eunuques, et lui* donna ses ordres. Celui-ci, à part même la jalousie naturelle aux eunuques, en voulait depuis longemps à Théagène, de ce qu'il avait vu et de ce qu'il soupçonnait. Il le chargea aussitôt de chaînes de fer, l'enferma dans un cachot ténébreux, et ne lui épargna ni la faim ni les tortures. Aux questions de Théagène, qui connaissait bien la raison de ces traitements, tout en feignant de l'ignorer, il ne répondait pas; mais chaque jour il ajoutait à la rigueur du supplice, au delà même des désirs et des injonctions d'Arsacé. H ne laissait péné n. 20.
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trer personne auprès de lui, Cybèle seule exceptée; car tel était l'ordre. Cybèle venait constamment, et affectait de lui apporter en secret quelque nourriture : le prétexte était là pitié, la peine qu'elle éprouvait, à cause de leurs anciennes relations; le but véritable était de s'assurer de ses dispositions au milieu de cette épreuve, et de voir s'il se laisserait vaincre et amollir par les tourments. Mais il se montrait homme plus que jamais, et n'en résistait que plus énergiquement à toutes ses obsessions. An milieu des souffrances du corps, son âme se fortifiait dans la continence ; il triomphait des assauts de la fortune et s'applaudissait de ce que, tout en l'affligeant dans la plus grande partie de son être, elle favorisait cependant son vœu le plus cher, et lui fournissait l'occasion de manifester son amour et sa fidélité à Charicloe. Si seulement elle eût connu son sacrifice! c'eût été pour lui le suprême bonheur. Sans cesse il invoquait Chariclée, sa lumière, son âme et sa vie. Cybèle voyait tout cela : aussi, quoique Arsacé lui recommandât de ne point trop maltraiter Théagène, disant qu'elle l'avait livré non pour le faire mourir, mais pour l'amener à résipiscence, elle prenait sur elle, au contraire, d'ordonner à Euphratès un redoublement de tortures. Cependant, voyant qu'elle n'aboutissait à rien, que, contrairement à son espoir, toutes ses tentatives avaient tourné contre elle, elle comprit dans quelle situation critique elle s'était placée. D'un côté, elle tremblait à chaque instant qu'Oroondatès, instruit par Achéménès, ne se vengeât sur elle: elle songeait d'un autre côté qu'Arsacé pourrait bien prendre les devants, et la faire périr pour l'avoir jouée, au lieu de l'assister dans ses amours. Elle résolut donc de tenir tête à l'orage, et de porter quelque grand coup, qui, en comblant les vœux d'Arsacé, conjurât le danger dont elle-même se voyait présentement menacée de ce côté ; en cas d'échec, elle songeait à faire disparaître jusqu'au dernier vestige de cette intrigue, en les fai-
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saat tous mourir à la fois. Elle alla donc trouver Arsacé : a Maîtresse, dit^elle, nous nous donnons une peine inutile; cet obstiné ne cède pas; tout au contraire, il devient de plus en plus arrogant; il a sans cesse à la bouche le nom de Chariclée; il se console avec ce nom, comme si c'était un baume à ses manx. Jetons donc» comme on dit, la dernière ancre, si vous le voulez, et écartons celle qui nous barre le chemin. Une fois qu'il saura qu'elle n'existe plus, peut-être alors, désespérant de la posséder jamais, changera-t-il de sentiments, jusqu'à condqscendre à nos desseins. » VIT. Arsacé saisit incontinent cette ouverture : à la jalousie qu'elle éprouvait depuis longtemps, s'ajoutait la fureur excitée par les révélations de Cybèle. « Tu as raison, dit-elle; j'aviserai à ordonner qu'on me débarrasse de cette misérable. — Mais, qui vous obéira, reprit Cybèle? Quoique vous ayez sur toutes choses un pouvoir absolu, la loi vous interdit de faire mourir personne sans un jugement des magistrats perses. U vous faudra donc vous donner beaucoup de peine et de souci pour inventer quelque accusation et quelque charge contre cette fille : et encore n'est-il pas certain qu'on nous croie. Mais, si vous le voulez, je suis prête à tout faire et à tout souffrir pour vous : une potion nous mènera à nos fins; je vous offire mes services, pour vous débarrasser de cette rivale, au moyen d'un breuvage magique. » Arsacé approuva la proposition et lui ordonna d'agir. Cybèle mit aussitôt la main à l'œuvre : elle trouva Chariclée abîmée dans les pleurs et les gémissements, tout entière è sa douleur et préoccupée des moyens de s'arracher la vie : car déjà elle avait compris le sort de Théagène, quoique Cybèle l'eût au commencement abusée par ses mensonges, et qu'elle eût forgé mille prétextes pour expliquer son absence et l'interruption de ses visites ordinaires. a Malheureuse, lui dit-elle, ne cesserez-vous pas de vous tourmenter et de vous consumer en vain? Théa-
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gène va vous être rendu ; il viendra ce soir. Ma maîtresse, quelque peu irritée contre lui, pour certaines négligences dans son service, Tavait fait enfermer; mais elle m'a annoncé qu'elle le rendrait aujourd'hui à la liberté, en l'honneur d'une solennité qu'elle célèbre, grâce aussi à mes prières qui l'ont fléchie. Ranimez-vous donc; revenez à vous, et, maintenant du moins, prenez avec moi quelque peu de nourriture. — Et comment vous croirais-je, dit Chariclée? Votre persistance à me tromper m'a 6té toute conûance dans vos paroles. — Je jure par tous les Dieux, reprit Cybèle, qu'aujourd'hui même vous serez affranchie de tous vos maux et libre désormais de toute inquiétude. Seulement ne prévenez point ce moment par une mort volontaire; il y a si longtemps déjà que vous n'avez rien pris! consentez seulement à goûter ces mets qui se trouvent préparés fort à propos. » Chariclée céda, non sans peine cependant : tout en soupçonnant quelqu'une de ses tromperies habituelles, elle croyait jusqu'à un certain point ses serments; elle-même d'ailleurs se laissait aller sans trop de résistance au plaisir des bonnes nouvelles qu'elle recevait. Car l'âme croit aisément ce qu'elle désire. Elles se mirent à table et commencèrent leur repas : Abra, qui les servait, présenta le vin tout versé dans les coupes, et, sur un signe de Cybèle, offrit d'abord à boire à Chariclée; Cybèle prit ensuite la coupe et but à son tour. Mais la vieille ne l'avait pas encore vidée entièrement qu'elle fut prise de vertiges, rejeta à terre le peu -qui restait du breuvage; et, lançant à sa servante un regard farouche, elle tomba dans des spasmes et de violentes convulsipns.
VIII. Chariclée, dans un trouble extrême, s'efforça de la relever. Tous ceux qui étaient présents ne furent pas moins effrayés; car le mal, plus terrible et plus prompt, à ce qu'il semblait, qu'un trait empoisonné, paraissait capable de triompher même d'un jeune
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homme dans toute la force de Tâge; à plus forte raison, s*attaquant à un corps vieux et usé, atteignit-il, plus rapide que la pensée, toutes les parties vitçfles. La vieille roulait des yeux enflammés ; ses membres, lorsque les spasmes eurent cessé, gisaient sans mouvement ; une teinte livide s'était répandue sur tout son corps. Et pourtant la scélératesse de son âme remportait encore sur la force du poison : même en mourant, elle n'interrompait pas le cours de ses trames infâmes, et s'eflTorçait de faire comprendre par ses gestes, par ses paroles, que Tauteur du crime était Chariclée : ce fut ainsi qu'elle rendit le dernier soupir. Quant à Chariclée, elle fut chargée de chaînes et conduite sur-lechamp devant Arsacé. Interrogée par celle-ci, si c'était elle qui avait préparé le poison, menacée, si elle ne voulait pas dire la vérité, de la question et de la torture, Chariclée offrait par son attitude le plus surprenant spectacle. Elle ne montra ni abattement, ni faiblesse indigne d'elle; on la voyait rire au contraire et se jouer en quelque sorte de tout ce qui lui arrivait. Le témoignage de sa conscience lui faisait mépriser la calomnie; d'un autre côté, elle se réjouissait de mourir, du moment où Théagène n'était plus; elle regardait comme un bonheur que d'autres se chargeassent d'accomplir l'acte coupable qu'elle avait médité contre ellemême. c( Illustre princesse, dit-elle, si Théagène vit, je suis innocente du meurtre ; mais, s'il a été victime de vos pieux desseins, vous n'avez nul besoin de la torture avec moi ; vous avez en moi l'empoisonneuse ; bien mieux l'empoisonneuse de votre nourrice, de celle qui vous a enseigné de si belles choses. Tuez-moi donc sans larder; car rien ne peut être plus agréable à Théagène, à celui qui a justement dédaigné vos criminelles avances.
iX. Ces paroles exaspérèrent Arsacé : après l'avoir fait souffleter : « Qu'on enchaîne cette misérable, ditelle, à l'instant même; qu'on l'emmène et qu'on lui
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iTit)Btre son excellent amant, châtié comme elle pour ses mérites. Chargez de fers tous ses membres ; livrezla à Euphratës pour la garder jusqu'à demain, et que demain elle soit conduite aux magistrats perses pour être condamnée à mort. » Déjà on remmenait, lorsqu'elle rencontra la jeune fille qui avait versé le vin à Cybèle : c'était l'un des deux esclaves ioniens qu'Arsacé avait, au commencement, donnés aux jeunes gens pour les servir. Soit qu'elle éprouvât quelque pitié pour Chariclée, dont elle avait partagé la société et la familiarité, soit qu'elle fût poussée par quelque inspiration divine, elle se mit à pleurer et à sangloter, en disant : « La malheureuse, elle n'y est pour rien ! » Les assistants étonnés la forcèrent à déclarer nettement ce qu'elle voulait dire : elle avoua alors que c'était elle qui avait donné le poison à Cybèle. Elle l'avait reçu, dit-elle, de Cybèle elle-même pour le donner à Chariclée; mais, soit que le trouble d'une action aussi noire l'eût jetée hors d'elle-même, soit précipitation à obéir à Cybèle, qui lui faisait signe de servir Chariclée la première, elle avait changé les coupes et présenté à la vieille celle qui renfermait le poison. On la conduisit aussitôt à Arsacé, chacun regardant comme un bonheur que Chariclée fût trouvée innocenle de Taccusation ; car la noblesse du caractère et de l'extérieur inspire la pitié même aux barbares. Mais les déclarations de la servante ne changèrent rien à la situation de Chariclée : Arsacé dit qu'elle lui paraissait, elle aussi, complice du crime, et ordonna de la garder enchaînée pour être livrée aux juges. Les principaux des Perses, ceux auxquels était cT)nfîée l'administration des affaires publiques, ainsi que le jugement et la répression des crimes, furent convoqués pour le lendemain à leur tribunal. Au point du jour ils prirent séance; Arsacé elle-même se porta accusatrice : elle dénonça l'empoisonnement, en raconta tous les détails, et versa d'abondantes larmes sur la mort de sa