LIVRE VIU
nourrice, la plus respectable, la plus dévouée des créatures. Elle prit les juges à témoin qu'après avoir recueilli une étrangère et Tavoir entourée de toute la bienveillance imaginable, c'était ainsi qu'elle était payée de ses soins. En un mot elle l'accusa avec toute l'amertume possible. Ghariclée, au contraire, ne dit pas un mot pour sa justification : elle convint avoir donDé le poison ; elle ajouta qu'elle se serait estimée heureuse de faire périr de même Arsacé, si on ne l'eût prévenue ; elle n'épargna enfin ni les injures directes à Arsacé, ni rien de ce qui pouvait exciter les juges à la condamner. Car elle avait la nuit, dans la prison, fait connaître à Théagène toute l'horreur de sa situation, et avait reçu de lui semblable confidence. Il avait été convenu entre eux, qu'elle irait d'elle-même, s'il le fallait, au-devant de tous les supplices qu'on voudrait lui infliger, afin d'échapper enfin à une vie sans espoir, aux horreurs de cette existence errante et aux coups d'une fortune implacable. Us s'étaient donné mutuellement les derniers embrassements, à ce qu'ils pensaient du moins. Elle avait attaché sous ses vêtements, et déposé sur son sein, comme une offrande funèbre, les colliers exposés avec elle, qu'elle avait toujours eu soin du reste de porter secrètement. Aussi acceptait-elle toutes les chajrges, toutes les accusations capitales dirigées contre elle, et, si on ne les lui intentait point, elle les inventait. Les juges dès lors n'hésitèrent pas un instant : peu s'en fallut même qu'ils ne lui infligeassent le supplice le plus cruel usité chez les Perses. Cependant, touchés peut-être par sa vue, par sa jeunesse et son irrésistible beauté, ils la condamnèrent seulement à être brûlée vive. Elle fut aussitôt livrée aux exécuteurs et traînée à quelque distance en dehors des murs, précédée d'un héraut, qui proclamait incessamment qu'on la menait au bûcher pour empoisonnement ; une multitude d'habitants de la ville l'accompagnaient, avertis et attirés à ce spectacle par
son passage même, ou par le bruit qui s'en était rapidement répandu. Arsacé y était venue de son côté e contemplait l'exécution du haut des murs ; car elle se fût amèrement reproché de ne point rassasier sa vue du supplice de Chariclée. Les exécuteurs, après avoir mis le feu à un immense bûcher, et bien avivé la flamme, voulurent y traîner Chariclée : mais elle les pria de lui accorder quelques instants, et leur promit de monter volontairement sur le bûcher. Levant alors les mains au ciel, du côté où le soleil dardait ses rayons : « Soleil, s'écria-t-elle, ô Terre et vous Divinités qui sur la terre et sous la terre surveillez et punissez les impies, je vous prends à témoin : je me soumets volontairement à la mort pour échapper aux intolérables outrages de la fortune; accueillez-moi donc avec bienveillance. Mais quant à cette infâme, cette impie, cette adultère, cette Arsacé qui fait tout cela pour m'arracher mon fiancé, qu'elle éprouve au plus tôt votre vengeance. » Tout le peuple se récria à ces paroles et demanda qu'il fût sursis au supplice jusqu'à un second jugement : les uns se disposaient à empêcher l'exécution, les autres s'étaient déjà élancés vers elle, lorsque Chariclée, les prévenant, se précipita sur le bûcher et apparut au milieu des flammes. Longtemps on la vit debout, à l'abri de toute atteinte : la flamnie l'entourait de ses tourbillons, sans l'approcher, sans lui faire aucun mal. De quelque côté que se jetât Chariclée, elle se retirait à son approche et ne faisait qu'éclairer d'un plus vif éclat, faire resplendir davantage sa beauté entourée comme d'une auréole par les lueurs du bûcher. Elle reposait sur le feu comme sur un lit nuptial. Vainement s'élançait-elle tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, étonnée du prodige et cherchant la mort : elle n'y gagnait rien ; car toujours le feu se retirait et semblait fuir à son approche. Cependant les bourreaux, loin de se ralentir, n'en faic saient que plus d'efforts, animés par les gestes mena-