LIVRE I
 cet instant, l^ Dtenx lui envoyèrent un songe : il était à Memphis, sa patrie; étant entré dans le temple d'Isis, il lai sembla voir tout le sanctuaire étinceler à la clarté des lampes : les autels, les brasiers étaient couverts d*aoimaux de toute espèce, et ruisselants de sang ; une foule immense, agitée, tumultueuse, remplissait les avenue et les portiques. Lorsqu'il eut pénétré lui-même dans le sanctuaire, la Déesse était veane à sa rencontre et lui avait dit, en lui présentant Charidée : « Tligramis, je te confie cette jeune fille : ta la posséderas sans la posséder, tu seras crifioiinel, tu égorgeras celle qui est confiée k ton 4oit, et elle ne sera pas égorgée. » Cette vision le mit dans une étrange perplexité ; après avoir retourné ces paroles dans tous les sens, pour découvrir ce qu'elles signifiaient, il finit par y renoncer et les interpréta au gré de ses désirs : tu la posséderas sans la posséder, signifia pour lui qu'il l'aurait femme , mais non vierge ; par c^ mots « tu l'immoleras, » il entendit les blessures faites à la virginité, blessures qui ne devaient point causer la mort de Chariclée. Ce fut ainsi qu'il expliqua son s(mge, conformément aux suggestions de sa passiom.
XIX. Au point du jour, il convoqua les principaux de ses compagnons et fit apporter le butin, qu'il décorait du nom pompeux de dépouilles. 11 manda aussi Cnémon auprès de lui, avec ordre d'amener les prisonniers confiés à sa garde. « Quel sort nous est réservé? )) s'écriaient t»ux-ai pendant qu'on les emmenait ; et ils suppliaient Gnomon de faire quelque chose poor eux, s'il était possiWo. Cnémon le leur promit et les engagea à avoir bon courage, leur affirmant que le chef de brigands n'était pas de mœurs tout-à-fait barbares, qu'il y avait en lui quelque g^érosité, qu'il appartenait k une famille illustre et n'avait embrassé la vie qu'il menait que par nécessité. Eux arrivés, et toute la troupe réunie, Thyamis monta sur une sorte
U THÉAGENE ET CHARICLEE.
d'éminence, déclara Ttle lieu d'assemblée, et enjoignit à Cnémon de traduire ses paroles aux prisonniers : car celui-ci entendait déjà l'égyptien, et Thyamis s'exprimait difficilement en grec. Puis il parla ainsi : a Compagnons de guerre, vous savez quels ont toujours été mes sentiments à votre égard : fils d'un prêtre de Mempbis, exilé des fonctions sacerdotales, qu'un frère plus jeune m'enleva contrairement à la loi, après la mort de m(ta père, je me suis réfugié au milieu de vous pour me venger et ressaisir ma dignité. Vous m'avez jugé digne de vous commander; et jamais, depuis lors, je ne me suis attribué rien de plus qu'aucun de vous : dans le partage de l'argent, j'ai voulu l'égalité entière; après la vente des prisonniers, j'ai apporté le prix en commun; j'ai toujours pensé qu'un bon chef devait prendre pour lui la plus grande partie des fatigues et se contenter d'une part égale dans les profits. Pour ce qui est des captifs, j'ai enrôlé parmi nous tous ceux des hommes qui, par leur vigueur corporelle, étaient propres à nous rendre quelque service; j'ai fait vendre les plus faibles. Quant aux femmes^ jamais je ne me suis porté contre elles à aucune violence; j'ai renvoyé moyennant rançon, ou par pure compassion pour leur sort, celles qui étaient d'une naissance élevée ; celles d'un rang inférieur, que l'habitude bien plus encore que la captivité condamnait à l'esclavage, vous ont été distribuées pour le service. Aujourd'hui je ne vous demande qu'une seule chose de toutes cesdépouilles, cette jeune étrangère. J'aurais pu me l'attribuer; j'aime mieux la tenir de votre commun consentement; car il serait déraisonnable de s'exposer, pour s'approprier de force une prisonnière, à paraître faire quelque chose contre le gré de ses amis. Ce don, du reste, je ne le demande pas gratuitement : j'abandonne en retour tout ce qui peut me revenir dans le reste du butin. La caste des prêtres dédaigne les vulgaires amours; aussi n'est-ce pas pour la faire servir à mes plaisirs, mais