LIVRE I
pour avoir des héritiers de mon sang, que j'ai résolu de l'unir à moi.
XX. » Je veux d'ailleurs vous exposer mes motifs : d'abord les richesses trouvées sur elle annoncent qu'elle estd'une noble origine; ce qui le prouve encore, c'estque ses malheurs présents ne l'ont point abattue, et qu'elle a tout d'abord opposé la constance à la fortune. Son âme, je le vois clairement, est vertueuse et pure. Comment, en effet, ne donnerait-elle pas d'elfe-méme la plus haute idée, elle qui, supérieure à toutes les autres par l'éclat de sa beauté, impose cependant à ceux qui la voient le respect et la modestie par la chasteté de son regard ? Mais, un motif bien plus puissant encore, c'est qu'elle me paraît être la prêtresse de quelque Dieu, puisque, même dans son malheur, elle se croit tenue par la religion à garder ses vêtements sacrés et ses couronnes. Quelle union peut être plus convenable, chers compagnons, que celle d'un prêtre et d'une vierge vouée au service des Dieux? »
XXT. Tous applaudirent et firent des vœux pour que le mariage s'accomplît sous d'heureux auspices. Thyamis reprit alors : « Je vousvends grâce, mes amis ; mais il est convenable de savoir aussi quelles sont à cet égard les dispositions de la jeune fille : si j'avais à user du droit du commandement, ma volonté suffirait; car quand on peut exiger d'autorité, demander est superftu. Mais, pour un mariage, le consentement mutue^est nécessaire. ))S'adressant alors àChariclée : a Quelssont, dit^il, vos sentiments, jeune fille; consentez-vous à à être ma compagne? » En même temps il lui demanda qui ils étaient, quelle était leur famille. Chariclée resta longtemps les yeux fixés à terre, agitant légèrement la tête, comme si elle rassemblait ses pensées pour répondre. Lorsqu'elle leva les yeux sur Thyamis, l'éclat de sa beauté l'éblouit bien plus encore ; car son visage, animé par la pensée, s'était coloré plus que de coutume, son regard avait plus de feu et d'assurance. II. 3.
28 THEAGENE ET CUARICLEE.
Cnémmi lui servait dloterprète. « €e serait plutôt, ditelle, à mon frère Théagène, que voici, de répondre; car je peBse que le silence convient à une femme, et que c'est à rhommeè prendre la parole parmi les hommes* XXII. » Mais puisque vous m'enga^^ez à parler, et que vous nous avez <lonné une première preuve de bienveillance, en montrant que vous voulez obtenir ce qui est juste moins par la force que par la persuasion» puisque d'un autre côté c'est à moi que se rapporte tout ce qui a été dit, il me faut bien (quoique dans une si nombreuse réunion d'hommes) sortir de mes habitudes et de celles de mon sexe, pour répondre aux propositions de mariage de celui qui me tient en son pouvoir. Pour ce qui est de notre origine, nous sommes Ioniens, d'une des premières familles d'Éphèse. Nobles et riches, la loi nous appelait, à ce double titre, aux fonctions sacerdotales : je fus désignée pour le service de Diane, et mon frère qui est ici, pour celui d'Apollon. Ces fonctions durent un an. Le temps accompli, nous devions conduire la pompe sacrée à Délos, y célébrer des jeux gymniques, des joutes de musique, et déposer ensuite la dignité sacerdotale, suivant le rite établi. Un vaisseau fut donc rempli d'or, d'argent, de costunaes, et de tout ce qui était nécessaire pour donner aux jeux et aux festins publics l'éclat convenable. Nous mîmes à la voile. Nos parents, déjà avancés en âge, eurent peur de la mer et de la traversée, et restèrent à la maison : mais un grand nombre de citoyens s'embarquèrent avec nous sur le môme bâtiment, ou sur d'autoes vaisseaux qu'ils équipèrent eux-mêmes. Déjà nous avions fait la plus gn^ande partie de la traversée, lorsque fondit sur nous une violente tempête : un vent affreux, mêlé de trombes et de tourbillons, bouleversa les flots et entraîna le navire loin de sa route ; le pilote, forcé de céder à la fureur de la tempête, abandonna le gouvernail et laissa le vaisseau dériver au hasard. Sept jours et sept nuits, les vents déchaînés ne ces-