LIVRE IX
s'aperçurent qu'ils n'avaient rien gagné et qu'on les chargeait de chaînes d'or, Théagène se prit à rire : « Bons Dieux! s'écria-t-il, le magnifique changement! Ce sont là pour nous les brillantes faveurs de la fortune; nous échangeons le fer contre de l'or; riches de notre servitude, nous sommes devenus des prisonniers de plus haut prix. » Chariclée sourît de son côté; pour changer le cours des pensées de Théagène et relever son courage, elle lui rappela les prédictions des Dieux et s'efforça de faire luire à ses yeux de meilleures espérances. Cependant Hydaspe, qui avait attaqué Syène avec l'espoir d'emporter d'emblée les murs et la ville, se voyait presque repoussé par les assiégés. Non contents d'opposer une vigoureuse résistance, ils raillaient les assaillants et provoquaient leur colère par d'injurieux propos. Aussi Hydaspe, courroucé de ce qulls eussent même songé à résister, au lieu de se soumettre tout d'abord et de leur plein gré, résolut de ne point perdre le temps avec son armée dans les lenteurs d'un siège ordinaire. Au lieu de prendre la ville par des moyens qui, tout en mettant à sa discrétion une partie des habitants, auraient peut-être permis au reste de lui échapper, il imagina un genre d'attaque qui exigeait d'immenses travaux, mais d'un eflfet inévitable, pour détruire la ville de fond en comble en quelques instants.
m. Voici comment il s'y prit : tout le pourtour de la ville fut divisé en un certain nombre de lots, et chaque lot, d'une longueur de dix brasses, fut assigné à une escouade de dix hommes, avec ordre d'y creuser un fossé, le plus large et le plus profond possible. Le travail commença aussitôt : pendant que les uns creusaient, les autres emportaient les déblais; d'autres les amoncelaient et les disposaient en talus, de manière à former une nouvelle muraille en face de celle de la ville assiégée. Personne ne s'opposait à ce travail, et la circonvallation ne rencontrait aucun obstacle; car on
252 THEAGENE ET CHARICLÉE.
n'osait pas sortir de la ville contre une armée innombrable, et les traits lancés du haut des créneaux restaient d'ailleurs sans effet, Hydaspe ayant à dessein laissé entre les deux murs un intervalle tel que les travailleurs fussent hors de la portée des traits. Ce premier ouvrage achevé avec une incroyable rapidité, grâce au nombre prodigieux de bras qui y étaient employés sans relâche, il en fit commencer un autre. L'enceinte de circonvallation, interrompue sur une étendue d'un demi-plèthre, laissait tout cet espace parfaitement libre de tout obstacle. Chacune des deux extrémités du retranchement fut reliée à une chaussée dirigée perpendiculairement au Nil et s'élevant graduellement jusqu'au fleuve. On eût dit deux longs murs conservant toujours entre eux dans toute leur étendue la même distance d'un demi-plèthre, et d'une longueur égale à la distance de Syène au Nil. Lorsque les chaussées eurent atteint la jetée du fleuve, Hydaspe y fit pratiquer une ouverture et déversa le courant dans le canal formé par les deux digues. Les eaux, tombant de haut en bas, et s'engouffrant de l'immense bassindu Nil dans un étroit conduit, se brisaienten mugissant contre cette barrière artificielle, se précipitaient avec un bruit furieux, indicible, à travers l'ouverture, et s'amoncelaient dans le canal avec un fracas qui retentissait au loin. Frappés de ce bruit, et voyant par eux-mêmes ce dont il s'agissait, les Syéniens comprirent à quelle terrible extrémité ils étaient réduits, et que le but de la circonvallation était de les noyer. 11 ne leur était plus possible de s'échapper de la ville, enfermés par le retranchement et par les eaux qui déjà approchaient et leur fermaient toute issue; y rester n'était pas non plus sans péril, ils le voyaient bien. Cependant ils mirent en œuvre pour leur salut toutes les ressources qu'ils avaient sous la main : d'abord ils bouchèrent les interstices des portes avec des étoupes et du bitume; ensuite ils étayèrent et consolidèrent