LIVRE IX
leurs murailles : celui-ci apportait de la terre, celui-là des pierres, un autre du bois, chacun enfin ce qui Jui tombait sous la main. Personne ne restait oisif; femmes, enfants, vieillards, tous travaillaient également. Car quand il s'agit de la vie, on accueille également toute espèce de concours, sans exception d*âge ni de sexe. Les plus robustes, ceux qui étaient en état de porter les armes, avaient mission de creuser un étroit souterrain, allant de la ville au retranchement des ennemis.
IV. Voici comment fut conduit ce travail : à peu de distance du mur d'enceinte on creusa perpendiculairement un puits d'environ cinq brasses de profondeur; au fond on ouvrit, à la lueur de torches, une galerie horizontale, qui passait sous les fondements et se dirigeait en droite ligne vers la circonvallation. Les déblais, passés de main en main au moyen d'une chaîne continue, étaient transportés et amoncelés dans uue partie de la ville occupée dès longtemps par des jardins. Leur but était d'ouvrir par ce conduit une issue h l'eau, si elle venait à les envahir. Mais la soudaineté du mal déjoua leurs calculs : déjà le Nil , débouchant du grand canal, se précipitait avec violence autour de l'enceinte, envahissait tout, et transformait en lac l'intervalle entre les deux murs. Syène ne forma bientôt plus qu'une île : une ville de terre ferme surgissait au milieu des flots, battue de tous côtés par les eaux du Nil. D'abord le mur tint bon pendant une petite partie du jour : mais quand les eaux accumulées commencèrent à monter ; quand, se frayant un passage à travers les crevasses d'une argile noire et grasse fendue par les chaleurs de Tété, elles eurent pénétré profondément le sol et passé sous les fondements, alors la terfe détrempée céda sous le poids de la masse. Le sol effondré venant à s'affaisser, les murs s'inclinèrent et annoncèrent en tremblant sur leur base l'imminence du danger. Les créneaux s'agitaient, les dén. 22.
fenseurs mêmes oscillaient entratnés dans le mouvement.
V. Vers le soir, une partie de la muraille, comprise entre deux tours, s'écroula, sans pourtant descendre au-dessous du niveau des eaux, et sans leur ouvrir encore passage. Mais, comme une hauteur de cinq coudées seulement séparait la ville de Tinondalion, on tremblait sous le coup d'une menace incessante. Des gémissements confus s'élevaient de la ville et arrivaient jusqu'au camp ennemi. Ils levaient les mains au ciel, leur seul espoir désormais ; ils invoquaient les Dieux sauveurs, et suppliaient Oroondatès d'envoyer faire à Hydaspe des propositions. Il céda, esclave malgré lui de la fortune contraire. Mais comme il était de tous côtés investi par les eaux, et sans moyen de faire arriver un messager jusqu'aux ennemis, la nécessité lui suggéra un expédient. 11 écrivit ce qu'il désirait, attacha récrit à une pierre et fit lancer son message à l'ennemi avec une fronde, espérant que cette requête sous forme de trait arriverait au-delà de l'eau. Mais ce fut sans succès : le jet de la pierre fut trop court, et elle tomba dans l'eau. Le même écrit, lancé une seœnde fois, n'arriva pas davantage au but. En vain tous les archers et les frondeurs rivalisèrent d'ardeur, sentant bien que leur vie était le prix du succès ; tous échouèrent également. A la fin, tendant les mains vers les ennemis qui, du haut des levées, se faisaient un spectacle de leurs misères, ils leur firent comprendre autant que possible, par leurs gestes suppliants, la prière que les traits n'avaient pu leur porter. Tantôt ils leur présentaient leurs bras ouverts et dirigés vers la terre, en signe de supplication; tantôt ils les crt)isaient sur le dos comme pour recevoir des fers et montrer qu'ils se soumettaient à l'esclavage. Hydaspe reconnut bien qu'ils demandaient la vie sauve ; il était d'ailleurs disposé à la leur accorder ; car, pour une âme élevée, un ennemi qui se sou-