LIVRE IX. 2f
char, ses premières pensées furent pour la religion. Après avoir témoigné, par des actions de grâce, sa reconnaissance aux Dieux immortels, il demanda aux prêtres quelle était Torigine des fêtes du Nil, et s'ils avaient à lui montrer dans la ville quelque chose qui fût digne d'être vu ou admiré. Ils lui firent voir le puits qui sert à mesurer la crue du Nil : il ressemble à celui de Memphis et est formé de pierres de taille polies, sur lesquelles sont gravées des lignes, distantes entre elles d'une coudée. L'eau du fleuve arrive dans le puits par un conduit souterrain, s'élève le long de l'échelle, et fait connaître aux habitants la crue ou la décroissance du Nil, le nombre des degrés atteints ou abandonnés par les eaux mesurant la hauteur de l'inondation ou la retraite du fleuve, ils lui montrèrent aussi leurs gnomons horaires : ils ne donnent aucune ombre à midi; car, à Syène, les rayons du soleil, tombant perpendiculairement sur le sommet, au solstice d'été, éclairent de tous côtés la pyramide qui ne peut dès lors projeter aucune ombre. C'est pour le même motif que l'eau au fond des puits reçoit aussi directement les rayons du soleil. Hydaspe n'admira pas beaucoup ces particularités qui n'avaient pour lui rien de nouveau ; car le même phénomène se produit à Méroé, en Ethiopie. Ils exaltèrent aussi à l'envi devant lui leur fête et les divines vertus du Nil, qu'ils appelaient le Dieu des saisons, le principe fécondant de la terre, le sauveur de la Haute-Egypte, le père et le créateur de la Basse, sur laquelle il répand chaque année un nouveau limon, Néan ilyn, ce qui lui a valu chez les Grecs son nom de Neilos; « C'est lui, disaient-ils, qui détermine les saisons de l'année, l'été par ses crues, l'automne par sa décroissance, le printemps par les fleurs qu'il produit et par la ponte des crocodiles. Le Nil, en un mot, est l'année elle-même, ainsi que le prouve son nom, puisque les lettres qui le composent, prises avec leur valeur numérique, forment le nombre trois II. 24
274 THEAGENE ET CHARICLEE.
cent soixante-cinq, qui est celui des jours de l*année. Ils lui vantèrent encore les plantes et les animaux particuliers au Nil, et mille autres vertus du même genre, — <c Mais, dit Hydaspe, toutes ces merveilles appartiennent à l'Ethiopie et non à TÉgypte : car c'est de rÉthiopie que vous vient ce fleuve, ce Dieu comme vous l'appelez, et tout ce qu'il nourrit dans son sein; elle a donc justement droit à vos hommages, étant pour vous la mère des Dieux. — Sans doute nous l'honorons, dirent les prêtres, pour bien des motifs, mais surtout parce qu'elle nous a fait voir en vous un sauveur- et un Dieu. »
XXU. Hydaspe leur dit qu'il fallait apporter dans l'éloge une pieuse réserve, et se retira dans sa tente pour y prendre quelque repos le reste du jour. Il invita à un festin les principaux des Éthiopiens ainsi que les prêtres de Syène, et permit au reste de l'armée de se livrer également aux réjouissances. Les Syéniens fournirent à l'armée un grand nombre de têtes de bétail, bœufs, moutons, troupeaux de chèvres et de porcs, partie en don, partie à prix d'argent. Le lendemain Hydaspe, assis sur un trône élevé, se fit amener les bêtes de somme, les chevaux et tout le reste du butin pris soit dans la ville, soit dans le combat, pour les distribuer à ses soldats, chacun suivant son mérite et le courage qu'il avait montré dans l'action. Celui qui avait fait prisonnier Oroondatès s'étant présenté : « Demande, lui dit Hydaspe, ce que tu voudras. -^ Je n'ai rien à demander, Grand Roi, dit-il ; mais si vous m'accordez ce que j'ai pris à Oroondatès, quand je l'ai sauvé par votre ordre, je n'ai plus rien à désirer. » Et en même temps il montra le poignard du satrape, enrichi de pierreries, d'un travail précieux et d'une valeur considérable. Beaucoup des assistants se récrièrent sur ce qu'un tel trésor était au-dessus de la fortune d'un particulier et convenait mieux à un roi. « Et qu'y a-t-il de plus royal, dit Hydaspe en souriant, que de ne pas