LIVRE X
geste d'incrédulité et de mépris, comme fatigué d'un vain radotage. « Cessez, mon père, )ui dit-elle, de repousser dédaigneusement votre fille. » A ces mots, ce ne fut plus seulement du dédain que témoigna le roi ; sa colère éclata contre ce qu'il regardait comme une fable impertinente et une dérision. (( Sisimithrès, dit-il, et vous tous, vous voyez à quelle épreuve est mise ma patience : cette fille est certainement atteinte de folie; voyez plutôt les fables impudentes qu'elle forge pour échapper à la mort; à bout de moyens, la voilà tout-à-coup qui appelle à son aide les inventions théâtrales et les miracles, et qui se prétend ma fille, quand vous savez tous que jamais je n'eus le bonheur d'avoir d'enfants. Une seule fois j'ai été père, et j'ai appris en même temps sa naissance et sa mort. » Qu'on l'emmène donc, et qu'on ne songe plus à différer le sacrifice. — Personne ne m'emmènera, s'écria Chariclée, tant que les juges ne l'auront point ordonné; en ce moment, vous êtes jugé, ce n'est pas à vous à prononcer la sentence. La loi vous permet peut-être, ô roi, d'immoler les étrangers; mais ni cette loi, ni la nature ne vous autorisent à égorger vos enfants. Car les Dieux, mal^é vos dénégations, vous déclareront père aujourd'hui. Toutdébat, tout jugement reconnaît surtout deux espèces de preuves par excellence : la preuve écrite, et les affirmations des témoins. J'ai par devers moi Tune et l'autre pour établir que je suis votre fille. Celui dont j'invoque le témoignage n'est point un inconnu, un homme sans nom; c'est notre juge luimême ; et il ne peut y avoir de démonstration plus péremptoire que la conscience d'un juge personnellement instruit. Je produirai d'un autre côté cet écrit, qui contient votre histoire et la mienne. »
Xlll. A ces mots, elle tira de son sein la bandelette exposée avec elle, la déroula et la présenta à Persina. En l'apercevant, Persina resta sans voix et anéantie. Longtemps elle promena alternativement sa vue de
202 THÉAGÊNE ET CHARICLÉE.
récrit à la jeune Ûlie, tremblante, frissonnant de tous ses membres et inondée de sueur. Cette découverte la transportait de joie ; mais ce qu'elle avait d'imprévu, d'invraisemblable, la remplissait d'anxiété ; elle craignait, si la vérité venait à éclater, les soupçons, Tincrédulité dlîydaspe, peut-être même sa colère et sa vengeance. Hydaspe s'aperçut lui-même de son agita* tion et de la lutte à laquelle son âme était en proie. « Reine, dit-il, qu'y a-t-il donc ; quel est le trouble où vous jette la vue de cet écrit? — mon roi, ditelle, mon maître et mon époux ; je ne saurais rien vous dire de plus ; mais prenez et lisez : cette bandelette vous apprendra tout. » Elle la lui tendit, et retomba dans le même silence et le même abattement. Hydaspe prit récrit, et invita les gymnosophistes à s'approcher pour lire avec lui. Lorsqu'il l'eut parcouru, son ébahissement ne fut pas moindre, surtout à la vue de Sisimitbrës consterné lui-même, trahissant sur son visage les mille agitations de son âme et ne cessant de regarder fixement la bandelette et Chariclée. A la fin, lorsqu'il fut instruit et de l'exposition et de ses motifs : « Je sais, dit-il, que j'ai- eu autrefois une fille; je l'ai crue morte alors, sur la parole de Persina, et j'apprends maintenant qu'elle a été exposée. Mais quel est celui qui Ta recueillie, sauvée et nourrie? Qui l'a conduite en Egypte où elle a été faite prisonnière? Comment prouver enfin que c'est bien cette jeune fille et que l'enfant exposé n'a pas péri? Ne peut-il se faire que quelqu'un ait trouvé ces indices et abusé de ce que la forluno avait mis entre ses mains? Peut-être aussi quelque Dieu nous abuse ; peut-être cette jeune fille n'est-elle qu'un masque dont il se sert pour se jouer de notre désir de postérité, en nous donnant un héritier bâtard et supposé, et en faisant de cette bandelette comme un nuage destiné à obscurcir la vérité. »
XIV. «Il est facile, reprit Sisimithrès, de résoudre vos premiers doutes : celui qui a recueilli l'enfant exposé.