LIVRE X
ma propre fille, à la sacrifier, si tel est votre bon plaisir. Vous ne me verrez point témoigner une douleur qui serait sans doute excusable chez un autre père; je saurai résister à l'abattement; je ne vous supplierai point de lui faire grâce de la vie, je ne vous demanderai pas aujourd'hui de faire une exception aux rigueurs de la loi, de mettre au-dessus d'elle la nature et les sentiments qu'elle inspire, sous prétexte qu'il y a d'autres moyens de se rendre les Dieux favorables. Tout au contraire, plus vous vous êtes montrés disppsés à vous associer à mes sentiments et à partager mes douleurs, comme si elles vous étaient personnelles, plus je dois, de mon côté, mettre vos intérêts au-dessus des miens, sans m'inquiéter de mon unique héritier, sans m'inquiéter même de cette infortunée Persina, abîmée dans sa douleur, qui se voit en un même jour mère pour la première fois et privée de toute postérité. Croyez-moi donc, cessez vos pleurs, cessez de vous apitoyer inutilement sur nous, et commençons le sacrifice. Et toi, ma fille (car c'est la première et la dernière fois que je te donne ce nom si cher), en vain tu es belle; en vain tu as retrouvé tes parents; malheureuse! le sol de la patrie est pour toi plus funeste que la terre étrangère ! Au dehors tu as trouvé le salut, et tu ne touches ton propre pays que pour y rencontrer la mort! Ne brise* point mon âme par tes gémissements : si jamais tu as eu à montrer les sentiments virils et vraiment royaux qui sont en toi, c'est maintenant surtout qu'il convient de les manifester. Suis ton père : il ne peut point te revêtir de la robe d'hyménée, ni te conduire à la chambre, au Ht nuptial ; c'est pour t'immoler que je te pare; au lieu des flambeaux du mariage, ce sont les torches du sacrifice que j'allume; c'est celte admirable fleur de beauté que j'offre en victime. Et vous, ô Dieux, pardonnez-moi ce que j'ai pu dire, si, vaincu par l'émotion, j'ai laissé échapper quelque parole que n'avoue pas la piété, pardonnez à un père qui prononce pour la II. 26
298 THEAGENE ET CHARICLEE.
première fois le nom de son enfan^t, et qui en devient en même temps le meurtrier. »
XVII. A ces mots, il étendit la main sur Chariclée et fit le geste, de Ten traîner à l'autel et au bûcher qui y était dressé. En proie lui-même à une douleur plus brûlante que le feu des autels, il s'efforçait de conjurer par ses prières l'accomplissement de ses promesses, qui n'étaient qu'un piège offert aux instincts populaires. En effet,.la foule s'émut à ses paroles et ne permit pas même que Chariclée fît un pas vers l'autel. Un immense cri s'éleva instantanément de toutes parts : « Conservez c^tte jeune fille, s'écriaient-ils; conservez le sang royal ; sauvez celle que les Dieux ont sauvée. Nous vous rendons grâce; la loi est accomplie poumons; nous vous avons proclamé roi, vous-même proclamez-vous père. Les Dieux pardonneront cette violation apparente de la loi; nous la violerions bien plus en résistant à leurs volontés. Que personne ne tue celle qu'ils ont entourée de leur protection ; père du peuple, soyez aussi père dans votre famille. » Et mille autres cris analogue^ qui s'élevaient de tous côtés. A la fin, joignant les faits aux paroles, ils témoignèrent manifestement leur opposition, se jetèrent au-devant du roi, lui fermèrent le passage, et le supplièrentd'apaiser la Divinité par le
•sacrifice des autres victimes. Hydaspe accueillit volontiers et avec joie leur prière; il se soumit sans résistance à cette violence qu'il avait appelée de ses vœux. Voyant le peuple prolonger à plaisir ces clameurs qui s'entre-croisaient et éclater en applaudissements plus libres que de coutume, il le laissa se rassasier à loisir de ces joyeux ébats, et attendit tranquillement qu'il rentrât de lui-même dans le calme.
XVIII. Pour lui, s'étant rapproché de Chariclée * (( Très-chère enfant, lui dit-il, les marques de reconnaissance ont prouvé que tu es ma fille; le sage Sisimithrès l'a attesté, et par-dessus tout la bienveillance des Dieux l'a proclamé : mais quel est donc celui qui a