LIVRE X
été pris avec toi, qu'on a réservé pour les sacrifices d'actions de grâce aux Dieux, et qui est maintenant au pied des autels pour y être immolé? Comment se fait-il que tu Taies appelé ton frère, lorsque vous me fûtes présentés pour la première fois à Syène? Car, pour lui, certes, on ne trouvera pas qu'il est notre fils, puisque Persina n'a eu d'autre enfant que toi. » Chariclée baissa les yeux en rougissant : « C'est à tort, dit-elle, que je l'ai fait passer pour mon frère ; la nécessité m'a forcée à imaginer ce mensonge. Quant à ce qu'il est réellement, lui-même le dira mieux que moi : il est homme, et ne rougira pas de parler avec plus d'assurance qu'une femme. » Hydaspe ne comprit pas le sens de ces paroles : « Pardonne-moi, chère fille, lui dit-il, de t'avoir fait rougir en t'adressant au sujet d'un jeune homme une question qui ne convient point à la pudeur d'une jeune fille. Mais va te reposer dans la tente avec ta mère; comble-la aujourd'hui par ta .présence de plus de joie qu'elle n'a éprouvé de douleurs en te donnant le jour, et fais-lui oublier ses chagrins passés par le récit de tes aventures. Pour moi, je vais m'occuper du sacrifice, pour substituer quelqu'autre victime et voir s'il sera possible d'en trouver une qui soit digne d'être immolée avec ce jeune homme à la place de celle qui avait été choisie. »
XIX. Peu s'en fallut que Chariclée n'éclatât en gémissements, tant fut grand son saisissement en entendant qu'il s'agissait d'immoler Théagène. Cependant elle se contint, non sans peine : opposant l'jntérêt du moment à la violence de sa douleur, et faisant effort sur elle-même pour se dominer, afin de le mieux servir, elle revint indirectement à son but : «.Seigneur, lui dit-elle, peut-être n'était-il pas besoin de chercher une autre jeune fille, le peuple vous ayant une fois fait remise en ma personne de la victime de mon sexe; que si cependant quelqu'un «'opiniâtre à réclamer pour le sacrifice un couple, unp victime de l'un
et de Taulre sexe, ce n'est pas seulement une jeune fille qu'il vous faut chercher; c'est aussi un autre jeune homme; autrement une autre jeune fille n'est pas même nécessaire; c'est moi qu'il faut immoler. — Ne prononce point un pareil blasphème, dit Hydaspe; et il lui demanda pourquoi elle parlait ainsi : « Parce que, reprit-elle, les Dieux m*ont prédestinée à vivre et à mourir avec cet homme. »
XX.. Ces mots ne suffirent pas encore à Hydaspe pour démêler la vérité : « Je t'approuve, dit-il, ma fille, de ta générosité ; il est convenable à toi de prendre en pitié et de songer à sauver un étranger, un Grec de même âge que,toi, ton compagnon de captivité, uni à toi par les liens d'une longue familiarité sur la terre étrangère. Mais il n'y a aucun moyen de l'exempter du sacrifice : outre qu'il y aurait impiété à abolir ainsi complètement la coutume antique des sacrifices d'actions de grâce, le peuple ne le permettrait pas; car c'est à graod'peinesi la bonté des Dieux a pu lui inspirer de te faire grâce à toi-même. — Oroi, dit Chariclée, (car peut-être ne m^est-il pas permis de vous donner le nom de père), si la bonté des Dieux a sauvé mon corps, il serait de la même bonté de sauver aussi mon âme, celui qu'ils savent être mon âme véritable, puisque ainsi l'ont réglé leurs décrets. Que si cependant ce vœu se trouve contraire à la volonté des Destins, s'il faut nécessairement que cet étranger serve par sa mort à l'ornement du sacrifice, accordez-moi une seule faveur : ordonnez que j'immole moi-même la victime; remettez-moi l'épée comme un don inestimable, afin que je me signale par mon courage aux yeux des Éthiopiens.
XXI. Hydaspe fut consterné de cette demande : a Je ne comprends rien, dit-il, aux soudaines contradictions de ta pensée : tout-à-l'heure tu t'efforçais de servir de bouclier à cet étranger, et maintenant tu demandes à l'égorger de ta main comme un ennemi. Mais je ne vois point ce que çeut avoir de grand ni de magnanime