‹ Romans grecsChapitre 163 sur 179 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

la confusion générale; eédant à un élan spontané de son propre courage, ou peut-être obéissant à une inspiration d'en haut, il se releva tout à coup du pied de l'autel où il était à genoux, s'attendant à être immolé d'un moment à l'autre. Il saisit un des éclats de bois amassés autour de l'autel, s'empara d'un des chevaux qui n'avaient pas fui, sauta sur son dos, et saisissant avec les mains la crinière pour s'en servir comme de frein, éperonnant le cheval du talon, l'excitant sans relâche avec l'éclat de bois, en guise de fouet, il se mit à la poursuite du taureau échappé. Au premier abord, les assistants crurent que Théagène voulait s'évader, et tous, avec de grands cris, s'excitaient mutuellement à ne point lui laisser franchir la haie des hoplites. Mais la suite leur fit bien voir quechez lui ce n'était pas crainte, ni désir de se soustraire au sacrifice. En un instant il eut atteint le taureau; pendant quelque temps d'abord il le chassa par-derrière, l'aiguilionnant, le harcelant, pour presser encore sa course furieuse. De quelque côté qu'il s'élançât, il suivait chacun de ses bonds, tout en ayant soin d'éviter adroitement ses retours et ses attaques de front.

XXIX. Lorsqu'il l'eut ainsi familiarisé à sa vue et à ce manège, il poussa son cheval côte-à-côte avec lui, de telle sorte que les deux animaux se louchaient et que l'haleine et la sueur du cheval se mêlaient à celle du taureau. L'allure de l'un était si exactement réglée sur la course de l'autre, que de loin les deux têtes semblaient n'en faire qu'une ; le peuple applaudissait bruyamment Théagène qui montrait à ses yeux étonnés cet étrange attelage d'un cheval et d'un bœuf. Telles étaient les dispositions de la multitude. Cependant Chariclée, à cette vue, restait tremblante et glacée d'effroi. Ne sachant ce qu'il voulait faire, elle redoutait pour lui quelque chute, et la seule pensée qu'il pouvait se blesser la jetait dans des angoisses non moins vives que si personnellement elle eût dû être

immolée. Ses inquiétudes n'échappèrent pas à Persina : «Mon enfant, dit-elle, dans quel état je te vois; il semble que les dangers de cet étranger te touchent plus encore que lui-même ! Et moi aussi j'éprouve bien quelque trouble et j'ai pitié de sa jeunesse. Je demande au ciel qu'il échappe au péril et soit conservé pour le sacrifice, afin que les Dieux ne soient pas entièrement frustrés de l'ofi'rande que nous leur devons. — 11 est vraiment risible, dit Chariclée, de demander qu'il ne meure pas, afin de le faire mourir. Mais, ma mère, si cela est en votre pouvoir, sauvez cet homme pour l'amour de moi. » Persina, sans deviner le véritable motif de cette insistance, soupçonna néanmoins quelque raison amoureuse. « 11 n'est pas possible, ditelle, de le sauver ; cependant si tu as eu avec cet homme quelques rapports intimes qui te fassent prendre de lui tant, de souci, dis-le maintenant en toute confiance à ta mère : si tu as eu quelque faiblesse de jeunesse, commis quelque faute contre la virginité, une mère sait être indulgente pour sa fille, une femme sait jeter un voile sur des fautes auxquelles son sexe lui apprend à compatir. » A c^s mots , Chariclée fondit en larmes : «Ce malheur, dit-elle, s'ajoute pour moi à tant d'autres, que mes paroles n'ont point de sens, même pour les plus sensés ; 'je raconte mes propres infortunes, et je ne suis pas comprise ; je suis forcée d'en venir à m'accuser moi-même, à nu et sans voiles.»

XXX. Elle aillait découvrir toute la vérité, lorsqu'elle en fut de nouveau empêchée par une bruyante clarn.eur partie du milieu de la foule. Théagène, ayant lancé son cheval à toute vitesse, prit une légère avance : au moment où les flancs du coursier se trouvaient au niveau de la tête de l'animal, il s'élança toutà coup, laissa le cheval en liberté et se jeta au col du taureau. La tête solidement appuyée entre les cornes, les bras passés par-dessous, comme une couronne, les mains

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