‹ Romans grecsChapitre 164 sur 179 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

jointes et enlacées sur le front du taureau , le reste du corps suspendu touteutier sur son épaule, il se laissa emporter par lui sans toucher terre, obéissant, presque sans secousse, à ses mouvements rapides et impétueux. Quand il sentit que le taureau fléchissait sous le poids et que ses muscles commençaient à céder sous une pression trop forte, il se laissa tout à coup glisser en avant, au moment où il passait devant le trône du roi. Ses pieds, jetés en avant des jambes de la bête et heurtant ses ongles à chaque pas, entravaient sa marche. Embarrassé dans sa course impétueuse, appesanti par la vigoureuse étreinte du jeune homme, il fléchit le genou, tomba tout d'une pièce la tête contre terre, et, roulant sur lui-même, il alla labourer lé sol de ses épaules et de son échine et resta étendu sur le dos. Ses cornes, fichées et comme enracinées en terre, ne lui permettaient plus le moindre mouvement; ses jambes s'agitaient en vain, battaient l'air, et par leur impuissance attestaient sa défaite. Théagène, penché sur lui, se contentait de le contenir de la main gauche et ne cessait d'agiter la droite levée vers le ciel. Son visage, joyeux et serein, tourné vers Hydaspe et le reste du peuple, les provoquait par son sourire à partager sa joie. Le mugissement du taureau était comme la trompette qui proclamait sa victoire. Les applaudissements de la foule y répondaient : sans articuler distinctement aucun éloge, la plupart, la bouche béante, témoignaient leur admiration par des cris confus et gutturaux, qui longtemps montèrent sans s'affaiblir vers le ciel. Sur un ordre du roi, les serviteurs accoururent; pendant que les uns relevaient Théagène et l'amenaient à Hydaspe, les autres passèrent une corde dans les cornes du taureau, l'emmenèrent triste et abattu, et l'attachèrent de nouveau à l'autel avec le cheval qu'ils avaient également repris. Au moment où Hydaspe se disposait à adresser la parole à Théagène, la multitude, enchantée de ce jeune II. 27

310 THÉAGÈNE ET CHARTCLÉE.

homme et pleine de sympathie pour lui du moment où elle Tavait aperçu, frappée d'ailleurs de sa vigueur, mais par-dessus tout piquée de jalousie contre TÉthio- • pien, champion de Méroëbus, s*écria tout d'une voix : « Qu'on le mette aux prises avec l'athlète de Méroëbus; que celui qui a reçu l'éléphant combatte contre celui qui a pris le taureau, » répétaient-ils sans relâche. Voyant leur insistance, Hydaspe fit un signe d'assentiment. L'athlète fut amené dans l'enceinte, jetant autour de lui des regards d'orgueil et de dédain; traînant nonchalamment la jambe, se rengorgeant avec satisfaction, et se frappant alternativement l'avant-bras, à droite Qt à gauche, avec le coude.

XXXI. Lorsqu'il fut arrivé auprès du pavillon rc^al, Hydaspe jeta les yeux sur Théagène et lui dit en grec : (( Étranger, voilà le champion que tu dois combattre ; le peuple l'ordonne. — Qu'il soit fait suivant sa vo* lonté, répondit ïhéagène ; mais quel est le genre de combat? — La lutte, dit Hydaspe. — Pourquoi, repritil, ne pas combattre l'épée à la main et sous les armes, afin que je puisse faire ou souffrir quelque chose qui satisfasse Chariclée? Elle a eu la constance de garder jusqu'ici le silence sur mon compte, et m'a oublié jusqu'à la fin, je le vois. — Quant à Chariclée, dit Hydaspe, dans quel but mêler ici son nom? cela te regarde. Mais c'est à la lutte, et non l'épée à la main que tu dois combattre ; car il n'est pas permis de voir le sang répandu avant le moment de la cérémonie. » Théagène comprit qu'Hydaspe craignait qu'il ne fût tué avant le sacrifice : « Vous faites bien, dit-il, de me réserver pour les Dieux qui auront soin de moi.» En même temps il ramassa de la poussière et la répandit sur ses épaules et sur ses bras encore ruisselants de sueur depuis la poursuite du taureau. Après avoir secoué celle qui n'était pas adhérente, il porta les bras en avant, s'affermit solidement sur lès pieds, et, le jarret contracté, les épaules et le dos légèrement

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