LIVRE X
contournés, le col un peu incliné, tout le coips tendu, il attendit avec impatience les étreintes de la lutte. L'Éthiopien, en l'apercevant, sourit en montrant les dents, et témoigna par ses gestes ironiques son mépris pour un tel adversaire. Puis, s'élançant tout à coup, il appliqua Tavant-bras sur le col de Théagène et l'en frappa comme d'un levier. Au bruit que fit le coup, il se rengorgea de nouveau et sourit avec complaisance, Théagène, en homme habitué dès sa jeunesse aux gymnases, aux luttes, et versé dans toutes les ruses des combats de Mercpre, prit le parti de céder d'abord, afin de faire l'essai des forces de son adversaire ; au lieu de résister en face au choc de cette masse sauvage, il songeait à triompher par l'habileté do cette force brutale. Aussitôt, quoiqu'il n'eût été que légèrement ébranlé par ce premier coup, il feignit d'avoir plus de mal qu'il n'en avait en réalité, et tendit l'autre côté du col comme pour recevoir le coup. L'Éthiopien l'ayant frappé de nouveau, il céda sous le choc et affecta de tomber presque le visage contre terre.
XXXIL Au moment où l'Éthiopien, plein de mépris pour son adversaire, de confiance en lui-même, se portait contre lui pour la troisième fois, sans même se tenir en garde, et levait le bras pour le frapper de nouveau, Théagène se déroba subitement et évita le coup en se courbant. En même temps, il releva avec le coude droit le bras gauche de son adversaire, l'enlaça dans ses bras au moment même où l'impulsion do sa main qui avait porté dans le vide l'entraînait vers la terre, et, le saisissant sous l'aisselle, il lui embrassa et lui étreignit vigoureusement le dos et le ventre, quoique leur grosseur énorme lui permît à peine de les tenir entre ses bras. A force de lui frapper violemment et à coups précipités les chevilles et le bas des jambes avec les talons, il le fil tomber sur les genoux. Alors il le tint serré entre ses jambes en lui enfonçant les genoux dans Taine^ renversa ses deux bras dont il se
servait comme d'appui pour se soutenir et relever sa poitrine, les ramena sur le dos et les épaules en les croisant sous les tempes, et le força à s'étendre à plat, le ventre contre terre. Le peuple à cette vue applaudit d'une voix unanime, plus bruyamment qu'il ne l'avait fait encore. Le roi lui-môme ne put se contenir: il s'élança du trône et s'écria : « dure nécessité, quel homme la loi nous oblige à immoler ! » En même temps, s'adressant à Théagène : «Jeune homme, lui dit-il, il reste maintenant à te couronner, suivant l'usage, pour le sacrifice ; reçois donc cette couronne que mérite d'ailleurs ta victoire, aussi éclatante qu'inutile et éphémère pour toi. Puisqu'il m'est impossible, malgré mon désir, de te soustraire à la destinée qui t'attend, je ferai du moins tout ce qui dépend de moi. Vois si quelque chose peut encore t'être agréable pendant le temps qui te reste à vivre, et demande-le-moi. » A ces mots, il plaç^ sur la tête de Théagène une couronne d'or enrichie de pierreries, et on lui vit même verser quelques larmes. « Je vous adresserai donc une demande, dit Théagène; accordez-la-moi, je vous en supplie, suivant votre promesse. S'il est tout-à-fait impossible que j'échappe au sacrifice, ordonnez du moins que je sois immolé par la main de la fille que vous venez de retrouver. »
XXXin. Ce mot frappa Hydaspe au cœur ; car il se souvint à l'instant de la demande semblable que lui avait adressée Chariclée; cependant il ne crut pas devoir, pour le moment, pousser plus loin ses investigations. « Étranger, dit-il, je t'ai autorisé à demander et j'ai promis de t'accorder une chose possible ; or la loi veut que la sacrificatrice soit mariée et non vierge. — Aussi a-t-elle un mari, reprit Théagène. — Ce sont là paroles extravagantes, vrais délires de mourant, dit Hydaspe. Car le trépied prophétique a démontré que cette enfant était vierge et n'avait jamais eu aucun commerce avec un homme ; à moins