LIVRE X
que tu ne parles de Méroëbus, ici présent; mais je ne sais comment tu as pu le savoir, et d'ailleurs, si je l'ai proclamé son fiancé, il n*est pas encore son mari. — Ajoutez qu'il ne le sera jamais, dit Théagène, si je connais quelque chose aux sentiments de Chariclée, et si j'en dois être cru en ma qualité de victime prophétique. — Mais, mon très-cher, reprit Méroëbus, ce n'est pas pendant leur vie, c'est lorsqu'elles sont égorgées et dépecées que les victimes laissent lire l'avenir dans leurs entrailles aux prêtres chargés d'en interpréter les signes. Aussi avez-vous raison de dire, mon père, qu'il délire comme un mourant. Ordonnez donc qu'on l'emmène aux autels, et vous-même, après avoir réglé les affaires qui vous restent, accomplissez le sacrifice. » Théagène fut en effet reconduit au lieu ordonné. Cependant Chariclée qui, depuis sa victoire, avait un peu respiré et conçu de meilleures espérances, retomba dans ses lamentations, lorsqu'elle le vit emmener de nouveau. Persina mettait tout en œuvre pour la consoler : « Peut-être, lui disait-elle, pourraiton sauver ce jeune homme, si tu voulais me faire des confidences plus claires et me dire le reste de tes aventures. Alors Chariclée, poussée à bout par la nécessité, et voyant que la circonstance n'admettait aucuo délai, aborda la partie essentielle du récit. Hydaspe, de son côté, demanda à l'introducteur s'il y avait encore quelques ambassadeurs à entendre : « Prince, dit Harmonias, il ne reste que ceux de Syène. Ils viennent d'arriver à l'instant, apportant des lettres et des présents d'Oroondatès. »
XXXIV. r< Qu'on les introduise également, «dit Hydaspe. Ils se présentèrent et remirent leurs lettres. Le roi les ouvrit et en prit connaissance. En voici le conten uiuAu très-clément et très-heureux roi des Éthiopiens Hydaspe» Oroondatès satrape du Grand Roi, Puisque, vainqueur dans le combat, tu m'as vaincu encore plus par ta générosité, en me rendant spenta- II. 27.
nément toute ma satrapie, ce ne sera pas merveille que tu m'accordes présentement une légère faveur. Une jeune ûlle m'était amenée de Memphis : le hasard a voulu qu'elle subît le sort de la guerre et fût en* voyée par ton ordre prisonnière en Ethiopie. C'est du moins ce que m'ont rapporté ceux qui l'accompagnaient et qui ont pu échapper alors au danger. Je te demande comme faveur personnelle de lui rendre la liberté, tant à cause de l'affection que je lui porte moi-même, que par égard pour son père à qui je voudrais la conserver. Il a traversé, dans ses courses errantes, bien des contrées à la recherche de sa fille : surpris par la guerre dans la place d'Éléphantis, il m'a été présenté lors de la revue que j'ai faite de ceux qui avaient survécu aux combats et m'a prié de l'envoyer vers ta clémence. Luimême se rend auprès de toi avec les autres ambassadeurs ; ses mœurs suffisent à attester sa noblesse ; sa vue seule est capable de te fléchir. Renvoie-le-moi donc, ô roi, l'esprit content, père non plus seulement de nom, mais effectivement et en réalité. » Après la lecture de cette lettre : « Quel est, dit le roi, celui de vous qui cherche sa fille?» Et, apercevant un vieillard qu'on lui désignait :« Étranger, lui dit-il, à la prière d'Oroondatès je n'ai rien à refuser; mais je n'ai fait amener que dix jeunes filles prisonnières, et déjà l'une d'elles a été reconnue et n'est pas votre fille. Examinez donc les autres , voyez si vous pouvez la reconnaître et emmenez-la.» Le vieillard se' prosterna et baisa les pieds du roi. Mais lorsque les jeunes filles lui eurent été amenées, et qu'en les examinant il ne reconnut pas celle qu'il cherchait : a roi, dit-il, ce n'est aucune de celles-ci. — Vous avez la preuve de mes bonnes intentions, répondit Hydaspe ; n'accusez que la fortune, si vous ne trouvez pas celle que vous cherchez; vous pouvez vous convaincre par votre propre examen qu'aucune autre que celles-ci n'a été amenéo et no se trouve dans le camp.»