LIVRE X
XXXV. Le vieillard, tout en se frappant le front et en versant des larmes, avait relevé la tête et promenait ses regards autour de la foule. Tout à coup il s'élance comme un furieux, court aux ^utels, roule en forme de corde le bord du manteau dont il se trouvait enveloppé, le jette au col de Théagène et le tire a lui en criant de toute sa force : (c Je te tiens, maudit! je te tiens, scélérat, misérable! En vain ceux qui le gardaient essaient de résister et de Tarracher de ses mains; le vieillard s'attache à Théagène de toute sa force, comme s'il ne faisait qu'un avec lui, et l'amène, victorieux de toute résistance, en face du roi et du conseil dos sages. «0 roi, dit-il, voici celui qui a volé et ravi ma fille, celui qui a laissé ma maison désolée, sans famille, qui a enlevé mon âme et ma vie du milieu même des autels d'Apollon. Maintenant il est agenouillé, comme un homme pieux, devant les autels des Dieux.» Ce spectacle causa une émotion générale, et chez ceux qui comprenaient le sens de ses paroles, et chez ceux qui voyaient et admiraient sans entendre.
XXXVL Hydaspe l'ayant engagé à dire plus clairement ce qu'il voulait, le vieillard (c'était Chariclès luimême) passa sous silence la partie essentielle du récit, celle relative à la naissance de Chariclée; car il craignait que dans sa fuite son honneur n'eût subi quelque atteinte, et il n'avait garde d'exciter contre luimême l'indignation de ceux qui lui avaient donné le jour. 11 se contenta donc de raconter brièvement ce qui ne pouvait avoir aucun inconvénient : « roi, dit-il, j'avais une fille. Si vous aviez pu apprécier par vousmême son intelligence, sa beauté, vous croiriez aisément que je n'exagère en rien. Elle était vouée à la virginité et prêtresse de Diane à Delphes. Et c'est cet excellent jeune homme, un Thessalien de naissance, venu à Delphes, dans ma ville, à la tête d'une députation religieuse pour célébrer une solennité nationale,
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qui a eolevc cette jeune fille, du sein même du sanctuaire; que dis-je! du sanctuaire d'Apollon. Vous devez donc à juste titre, vous aussi, regarder comme un impie le profanateur du Dieu de votre patrie, d'Apollon, le même que le Soleil, et de son temple. Il avait eu pour associé et complice de son sacrilège un certain faux prophète de Memphis. Aussi, après m'être rendu d'abord en Thessalie, où je fis d'inutiles recherches auprès de ses concitoyens qui l'abandonnèrent entièrement à ma discrétion, m'autorisant même à le tuer comme un infâme, si je le rencontrais, je conjecturai que le fugitif pouvait avoir trouvé un asile à Memphis, dans la patrie de Calasiris. Je me dirigeai donc vers cette ville, où j'appris que Calasiris était mort comme il le méritait. Son fils Thjamis m'apprit tout ce qui concernait ma fille, et en particulier qu'elle avait été envoyée à Syène auprès d'Oroondatès. Je manquai Oroondatès et même la ville de Syène où j'allais aussi, et, surpris à Éléphantis par la guerre, je viens maintenantici en suppliant chercher ma fille. Le bienfait que réclame de vous le plus malheureux des hommes vous sera utile à vous-même, puisque vous témoignerez par là de vos bonnes dispositions pour le satrape qui vous sollicite en ma faveur. » XXXVIl. Cela dit, il se tut et accompagna ses paroles de douloureux gémissements. « Que réponds-tu à à cela, dit Hydaspe à Théagène? — Je reconnais, dit-il, la vérité de toutes ses accusations: c'est moi qui suis le ravisseur, le criminel, l'auteur de la violence dont il se plaint. Rends donc, reprit Hydaspe, celle qui no t'appartient pas; grâce à ta consécration aux Dieux, tu souffriras en qualité de victime une mort glorieuse, au lieu du Supplice que tu aurais mérité comme châtiment de ton crime. — Mais, dit Théagène, ce n'est pas à celui qui a commis l'injustice, c'est à celui qui en détient le fruit, de restituer, en bonne équité. Vous l'avez entre vos mains; rendez-la-lui donc,