LIVRE X
à moins que lui-môme ne reconnaisse que Chariclée est votre fille. » A ces mots, il ny eut personne qui pût se contenir; une émotion subite, universelle, s'empara de tous les assistants. Sisimithrès, qui avait depuis longtemps la clef de tout ce qui se disait et se faisait, mais qui s'était contenu jusque-là, persuadé que le mieux était d'attendre que la vérité se fût d'ellemême et graduellement révélée tout entière, s'élança vers Chariclès et l'embrassa. « Elle est sauvée, s'écriat-il, cette fille adoptive que je t'ai confiée autrefois; elle est véritablement la fille de ceux que tu çais, et reconnue pour telle. »
XXXVIII. Chariclée de son côté s'élança de la tente, et, mettant entièrement de côté, la pudeur craintive de son sexe et de son âge, elle courut comme une bacchante et une inspirée, et se précipita aux genoux de Chariclès. a mon père, dit-elle, ô vous qui n'êtes pas moins vénérable pour moi que ceux à qui je dois le jour, punissez en moi, comme vous l'entendrez, une misérable, une parricide. Ne tenez nul compte de ce qu'on pourrait vous dire en ma faveur, que tout cela s'est fait par la volonté des Dieux et sous leur direction. » Persina, d'un autre côté, tenait Hydaspe embrassé : « Croyez, cher époux, que tout cela est vrai ; ne doutez pas que ce jeune Grec ne soit réellement le fiancé de notre fille : elle-même me l'a tout-à-l'heure avoué, malgré sa répugnance. » Le peuple, de son côté, acclamait et trépignait de joie. Tous les âges, tous les rangs s'unissaient dans un même sentiment de bonheur à la vue de ce qui se passait. Tout en ne comprenant point la plupart des choses qui se disaient, ils conjecturaient la vérité d'après ce qui était précédemment arrivé pour Chariclée. Peut-être aussi leur étaitelle révélée par une inspiration du Dieu qui avait arrangé toutes les péripéties de ce drame : car c'était un Dieu sans doute qui faisait naître ainsi l'harmonie des situations les plus contraires, associant la joie à la
douleur, tempérant le rire par les larmes, changeant en fête la plus amère tristesse. Le rire se mêlait aux gémissements, la joie aux lamentations; on trouvait ceux qu'on ne cherchait pas; on perdait ceux qu'on croyait avoir retrouvés; enfin aux victimes humaines attendues se substituait un sacrifice pur et avoué par la piété. En effet, Hydaspe dit àSisimithrès : « Que faire, très-sage Sisimîthrès? il serait irréligieux de refuser aux Dieux leur sacrifice; il serait contraire à la piété d'immoler ceux qu'eux-mêmes nous ont accordés en don ; avisons donc à ce que nous avons à faire. »
XXXIX. Sisimilhrès répondit, non pas en grec, mais en langue éthiopienne, de manière à être entendu de tout le monde : « roi, l'excès de la joie aveugle, ce semble, même les hommes les plus sages : vous auriez dû comprendre depuis longtemps que les Dieux n'ont point pour agréable le sacrifice que vous vous disposiez à leur offrir : d'abord ils arrachent du pied même des autels cette bienheureuse Cbariclée, et vous font voir en elle votre propre fille; ils envoient ici, comme par miracle, du milieu de la Grèce, son père nourricier; ils jettent ensuite le trouble et l'efifroi parmi les chevaux et les bœufs attachés aux autels, pour vous donner à entendre qu'ils repoussent les victimes réputées plus parfaites. Enfin pour couronner tant de faveurs et comme pour allumer le flambeau de ce drame, ils vous désignent dans ce jeune étranger le fiancé de votre fille. Reconnaissons donc l'intervention miraculeuse de la Divinité, et travaillons de notre côté à accomplir ses desseins. Offrons des sacrifices plus conformes à la piété, et, de ce jour, abolissons à jamais les sacrifices humains. ))
XL. Sisimithrès avait prononcé ces paroles à haute voix et de manière à être entendu de toute la multitude. Hydaspe, qui connaissait aussi la langue vulgaire, prit par la main Cbariclée et Théagène, et, s'adressant à l'assemblée : <x Peuple, dit-il, puisque