‹ Romans grecsChapitre 175 sur 179 · II · texte numérisé non relu

II

de pain quelques bons coups de dents. Le lendenaain, les brigands laissèrent avec la vieille un jeune gars et partirent tous pour leur besogne accoutumée. Je me lamentais sur moi-même, sur la surveillance sévère dont j'étais Tobjet ; car, avec la vieille, j'aurais pu ne pas m'en inquiéter, et échapper à ses regards; mais le jeune garçon étaitgrand, d'un aspect terrible; il marchait toujours armé d'une épée et ne manquait jamais de fermer la porte.

XXII. Trois jours après, vers le milieu de la nuit, les brigands revinrent, mais sans rapporter cette fois ni or, ni argent, ni rien de pareil ; seulement ils ramenaient une jeune fille déjà nubile etd'une rare beauté. Elle était tout éplorée, les vêtements en lambeaux et les cheveux épars. Ils la déposèrent dans la maison sur la paille, rengagèrent à avoir bon courage et ordonnèrent à la vieille de rester à la garder. La pauvre enfant ne voulait ni boire ni manger ; elle ne faisait que pleurer et s'arracher les cheveux ; si bien que moi, qui me trouvais auprès, dans l'écqrie, je m'associais en pleurant aux douleurs de la belle jeune fille. Peadant ce temps, les voleurs dînaient au-dehors, devant la maison. '

Au jour, un des éclaireurs qui avaient mission de faire le guet sur les routes vient leur annoncer le prochain passage d'un voyageur qui porte avec lui beaucoup d'or. Aussitôt ils se lèvent, prennent leurs armes, me bâtent avec mon cheval, et nous chassent en avant. Moi qui savais, hélas! qu'on nous menait à la guerre et au combat, je n'avançais qu'avec lenteur et défiance; aussi m'administra-t-on force coups de bâton, pour me faire hâter le pas. Arrivés à la route où devait passer l'étranger, les brigands tombent sur ses voitures, le tuent avec ses domestiques, enlèvent ce qu'ils trouvent de plus précieux et partagent le butin entre le cheval et moi. Le reste des bagages est caché sur place dans la forêt. Cela fait, ils nous font reprendre le chemin du

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logis : pressé, harcelé par eux, touché du bâton, je heurte du pied contre une pierre tranchante qui me blesse au vif, et me voilà tout endolori, boiteux pour le reste de la route. Je les entendais se dire entre eux : « Qu'avons-nous affaire de nourrir un pareil âne, qui bronche à chaque pas; précipitons en bas des rochers cette bête de mauvais augura. — Eh oui! disaientils, précipitons-le en guise de victime expiatoire pour notre armée. )> Déjà ils accouraient autour de moi ; mais j'avais tout entendu. Dieu merci : je me mis à trotter sur mon pied malade, comme si j'avais été valide; car la peur de la mort me rendait insensible à la douleur.

XXIII. Arrivés au gîte, ils nous déchargèrent, serrèrent leur prise en bon lieu, et se mirent à table pour dîner. A la nuit, ils repartirent pour aller chercher le restant des bagages, a A quoi bon, dit l'un d'eux, nous embarrasser de ce misérable âne, boiteux et hors do service comme le voilà? Le cheval portera une partie du butin, et nous nous chargerons du reste. » Le cheval partit donc seul avec eux. La lune brillait en ce moment de tout son éclat. Resté seul, je me parlais ainsi à moi-même : « Malheureux! pourquoi demeurer plus longtemps ici? Les vautours et les petits des vautours feront de toi leur diner. N'as-tu pas entendu ce qu'ils ont comploté contre toi? Veux-tu aller faire visite au fond du précipico? 11 est nuit; la lune brille ; ils sont partis ; fuis et tire-loi des mains de tes brigands de maîtres. » Tout en raisonnant ainsi, je m'aperçois que je ne suis point attaché. Le licou avec lequel on me traînait en route était là suspendu à côté de moi; cela ne fait que de me confirmer dans ma résolution de fuir : je prends la porte et je décampe. Mais la vieille qui m'avait vu disposé à m'évader, me saisit par la queue et s'y tient suspendue. Je me dis alors que le précipice, que mille morts même ne sont rien en comparaison de la honte d'être pris par cette

vieille, et je l'entraîne à ma suite. Elle de crier et d'appeler à toute voix la jeune fille captive dans la maison. Celle-ci arrive, et, voyant la vieille suspendue à un âne comme une queue, elle prend tout aussitôt un généreux parti. Un jeune homme à bout de . moyens n'eût pas mieux fait. Elle me saute sur le dos, et me lance vivement en avant. Eperonné moimême par l'envie de fuir, pressé par elle, je courais à dépasser un cheval. Quant à la vieille, elle était bien loin derrière nous. La jeune fille priait les Dieux de favoriser sa fuite et de la sauver. » Pour toi, me disait-elle, si tu me ramènes à mon père, gentil animal, je te fais libre de tout travail et te donne chaque jour un médimne ' d'orge pour ton dîner. La crainte de mes bourreaux, l'espoir d'être bien traité, bien soigné par la jeune pucelle qui me devrait son salut, me donnaient des jambes et me faisaient oublier mon mal.

XXIV. Mais en arrivant à un carrefour où deux roules se croisaient, nous nous heurtons à nos ennemis, juste au moment où ils revenaient de leur expédition. Ils reconnaissent aussitôt dé tout loin, à la clarté delà lune, leurs malheureux prisonniers, accourent à moi et me saisissent en disant : « Holà, charmante jouvencelle , où vas-tu, pauvre petite, à cette heure indue? ne crains-tu pas les malins esprits? Allons, reviens à nous ; nous te rendrons à ta famille. » Le tout accompagné de rires sardoniques. Puis ils me tirent et me font rebrousser chemin. Je me souviens alors de mon pied, de ma blessure, et me voilà boitant de plus belle. a Bien, bien, disaient-ils, te voilà boiteux, maintenant qu'on t'a arrêté dans la fuite; mais quand tu voulais détaler, tu étais bien portant, plus agile qu'un cheval ; tu avais des ailes. » A ces propos succédait le . bâton ; et, grâce à leurs admonestations, j'eus bientôt la cuisse écorchée. En rentrant au logis, nous trou-

' Environ un demi-hectolitre.

vâmes la vieille pendue au rocher par une corde. Elle avait eu peur, sans doute, que ses maîtres ne lui fissent payer la fuite de la jeune fille, s'était passé un lacet au col et s'était pendue. Les brigands s'extasièrent sur l'honnêteté de la vieille, puis ils la détachèrent et la jetèrent telle quelle dans le précipice avec sa corde. Ils lièrent ensuite la jeune fille dans la maison et se mirent à table, où ils burent fort et longtemps.

XXV. Tout en buvant, ils devisaient entre eux sur leur prisonnière : « Qu'allons-nous faire, disait l'un, de cette belle fugitive? — Rien, dit un autre, que de l'envoyer en bas rejoindre la vieille; il n'a pas tenu à elle que nous ne fussions privés de notre riche butin et que par sa trahison toute notre boutique ne fût livrée; car, n'en doutez pas, camarades, si elle était arrivée chez les siens, pas un de nous n'en réchappait; on eût pris des mesures sûres pour nous courir sus et nous surprendre. Vengeons-nous donc et traitons-la en ennemie; quant à la précipiter du haut du rocher, c'est mort trop facile et trop prompte : trouvons pour elle une mort lente, affreuse, qui la fasse longtemps souffrir avant d'expirer dans les tortures. » Ils se mirent donc à chercher quelque supplice extraordinaire. Un d'eux se prit à dire : « Je suis sûr que vous approuverez l'invention : tuons l'âne; c'est un paresseux ; il fait maintenant le boiteux, sans compter qu'il a été l'agent, le complice de la fuite de la donzelle. Égorgeons-le donc demain matin, retirons du ventre et jetons dehors tous les intestins, et logeons-y cette honnête pucelle, la tête hors de l'âne, de peur qu'elle ne soit trop vite étouffée, et tout le reste du corps caché dans l'intérieur. Quand elle sera bien établie, bien cousuq dans son âne, traînons-les tous les deux au large, et offrons aux vautours ce festin d'un nouveau genre. Songez bien, mes amis, à tout ce qu'aura de raffiné un pareil supplice : d'abord un âne

mort pour domicile; ensuite cuire dans cette charogne, au plus fort de Tété, sous un soleil brûlant, mourir à chaque instant d'une soif dévorante, et ne pouvoir pas s'étrangler pour en finir. Je laisse de côté les accessoires, la puanteur de Tâne en pourriture, les vers qui fourmilleront autour d'elle; enfin les vautours qui arriveront jusqu'à elle à travers les chairs de l'âne et qui la dévoreront avec lui, peut-être même avant qu'elle soit morte.

XXVI. Tout le monde se récria sur cette belle, cette grande, cette merveilleuse invention. Pendant ce temps je me lamentais sur moi-même : j'allais donc être misérablement égorgé; même mort, je ne reposerais point en paix; il me faudrait Recevoir dans mon cadavre une malheureuse jeune fille, bien innocente, la pauvrette! et lui servir do cercueil. Mais au point du jour la maison est tout-à-cqup envahie par une troupe de soldats, envoyés contre ces misérables. Ils enchaînept aussitôt tous les brigands et les entraînent vers le préfet de la province. i\voc eux était venu le fiancé de la jeune fille; c'était même lui qui leur avait indiqué le repaire des brigands. Il prit sa fiancée, la mit sur mon dos, et la ramena ainsi à |a maison. Les paysans en nous voyant arriver de loin, comprirent que l'entreprise avait réussi ; j'avais soin d'ailleurs de leur annoncer par mes braiments la bonne nouvelle. Ils accoururent et nous firent entrer au milieu de mille félicitations.

XXVII. Ma maîtresse me traita avec beaucoup d'égards, et c'était justice : car j'avais été le compagnon de sa captivité, je m'étais associé à sa fuite et j'avais failli partager avec elle cette horrible mort. Chaque jour, on m'apportait de sa part, pour mon repats, un médimne d'orge et du foin à nourrir un chameau. Et pourtant je maudissais plus que jamais Palestra, de ne pas m'avoir, par son art, changé en chien plutôt qu'en âne ; car je voyais les chiens entrer à la cuisine

et y faire large curée, comme c'est l'usage quand il y a noce dans une bonne maison. Quelques jours après le mariage, ma maîtresse ayant dit à son père la reconnaissance qu'elle m'avait et son désir de me traiter en conséquence, le bonhomme ordonna de me laisser aller à mon gré par les champs et de me mettre paître avec ses juments poulinières. c( De cette façon, dit-il, il vivra paisiblement, comme en pleine liberté, sans autre occupation que de saillir les juments. » A juger la chose en âne, c'était en effet un magnifique traitement. 11 fît donc appeler un de ses éleveurs et me confia à lui. J'étais tout gaillard, à la pensée que je n'aurais plus de fardeau à porter. Une fois aux champs, le gardien me mit avec les cavales et nous conduisit au pâturage.

XXVIII. Mais, même là, je devais voir se réaliser pour moi l'histoire de Candaule. Le surveillant des chevaux me laissa chez lui è sa femme Mégalopole, qui me mit à la meule, pour moudre son froment et son orge. Jusque-là, la chose était supportable; un âne qui a le cœur bien placé peut bien moudre pour ses maîtres; mais l'excellente femme prenait aussi à moudre le blé des paysans voisins, — et il y en avait bon nombre. — Elle se payait en farine et trafiquait ainsi des fatigues de mon pauvre col. Elle dîmait même sur ma propre pitance : car elle faisait rôtir mon orge, me le donnait à moudre, en faisait des gâteaux qu'elle avalait bel et bien, et ne me laissait à manger que le son. Que si par hasard on me menait paître avec les juments, les étalons m'accueillaient à coups de pieds, à coups de dents; c'était à me tuer sur place. J'étais pour eux un intrus, un adultère qui en voulait aux juments leurs épouses, et les ruades allaient leur train sur le pauvre baudet. Victime de cette jalousie chevaline, je me morfondais; je devins en peu de temps maigre et laid; je ne trouvais plus un instant de repos, ni à la maison, grâce à la meule, ni au pâturage où

mes compagnons me faisaient une guerre à outrance.

XXIX. Souvent aussi on m'envoyait jusqu'en haut de la montagne chercher du bois sur mon dos. C'était là le couronnement de mes infortunes. D'ahord il me fallait gravir une montagne escarpée, par un chemin à pic; ensuite, toute la route n'était que pierres, et je m'écorchais les pieds sur les cailloux. Pour me conduire, on envoyait un vrai petit scélérat d'enfant qui avait toujours quelque nouvelle invention pour m'assassiner. J'avais beau courir, il n'en frappait que plus fort. Encore s'il avait eu un bâton ordinaire! le sien était armé d'une foule de nœuds pointus, et il appliquait toujours les coups au même endroit de la cuisse; si bien que j'en avais la place tout écorchée, et le petit misérable allait bétonnant toujours sur la plaie; sans compter qu'il me mettait sur le dos des charges à écraser un éléphant. La descente était raide et difficile; il n'en frappait que de plus belle. Si ma charge se dérangeait et penchait d'un côté, il se gardait bien de retirer du bois pour le reporter ëg côté le moins lourd et rétablir l'équilibre; il ramassait sur la route de grosses pierres et les ajoutait du côté où le bât remontait parce que la charge était moindre. Et je descendais ainsi, infortuné baudet, avec un énorme poids de bois et de pierres inutiles. La route coupait un ruisseau oix il y iavait toujours de l'eau : de peur de gâter sa chaussure, il sautait sur mon dos derrière le bois, pour le traverser.

XXX. Quand il m'arrivait de me laisser choir sous la charge et l'excès de la fatigue, alors vraiment mon sort était intolérable : car, de descendre pour me donner un coupde main, me relever, et m'ôter, au besoin, une partie du fardeau, il n'y fallait pas songer. Au lieu de sauter à bas et de m'aider, il commençait à me donner de son bâton sur la tête et les oreilles, jusqu'à ce que les coups m'eussent relevé. Ce n'était rien encore en comparaison d'une autre invention infernale

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pour mç torturer. Un jour, il prit un paquet d*épines, les plus piquantes qu'il put trouver, les attacha ensemble et mêles suspendit à la queue. Naturellement, à chaque pas que je faisais, les épines, suspendues à mon derrière» me i3attaient les jambes, et me faisaient mille piqûres. Vouloir y échapper, c'était peine perdue, car l'instrument de mon supplice me suivait; je le portais avec moi. Si je modérais le pas pour me garantir des piqûres, j'étais assommé de coups de bâton ; si je voulais échapper au bâton, le fagot d*épines était là qui toutaussitôtm'avertissaitrudementde sa présence. Bref, mon conducteur avait pris à tâche de me faire mourir à tout prix.

XXXI. A la fin, fatigué de ses mauvais traitements, poussé à bout, je lui détachai une ruade; mais il en conserva bon souvenir : un jour qu'il avait ordre de transporter des étoupes d'un endroit dans un autre, il me prend avec lui, m'attache sur le dos un énorme paquet d'étoupes et a soin de me lier solidement à ma charge; tout cela en vue d'un infâme guet-à-pens qu'il méditait contre moi. Au moment de partir, il dérobe au foyer un tison enflammé, et, une fois loin de la ferme, il le plonge au beau milieu des étoupes. Elles s'enflamment aussitôt (c'était tout simple) ; et me voilà portant un immense brasier. Je comprends que c'en est fait, et que je vais être rôti. Heureusement une vaste mare se trouvait sur mon chemin ; je me précipite au beau milieu, dans la vase la. plus liquide ; et, à force de m'y rouler avec mes étoupes, de m'agiter, de me retourner dans la boue, je finis par éteindre ce méchant fardeau embrasé. Je pus du moins, de ce moment, cheminer sans crainte le reste de la route; car l'étoupe était si bien trempée et saturée de vase, que mon garnement eût en vain tenté de la rallumer. Pourtant, l'effronté pendard trouva encore moyen de me calomnier et de dire que j'avais été de moi-même, en passant, me frottera un brasier. C'est ainsi que, contre

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