XLVII. Cependant, je menais bonne et joyeuse vie
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revenu à ma nourriture habituelle, je redevins gras, beau, poli et luisant. Les bonnes gens n'y pouvaient rien comprendre ; me voyant si fort, si bien portant, ils s'étonnaient que Forge, au lieu de diminuer, restât toujours au môme point. De là à soupçonner mes fredaines il n'y avait pas loin : un jour donc, ils sortent comme pour aller au bain, ferment la porte, appliquent l'œil contre une fente et regardent dans la chambre, moi qui ne soupçonnais rien de la trahison, je commence mon repas. D'abord ils se mettent à rire, en voyant cet incroyable dîner, puis ils appellent les autres esclaves pour me voir. C'étaient des rires sans fin, mais si éclatants, si tumultueux, que le maître, entendant tout ce tapage dehors, demande ce qu'ils ont à se pâmer ainsi. Dès qu'on le lui a dit, il se lève de table, regarde par la fente et me voit dévorer un quartier de sanglier. Ce fut alors son tour de rire, de s'exclamer et d'entrer dans la chambre. Qui fut bien penaud, ce fut moi, d'être ainsi pris, par devant mon maître, en flagrant délit de vol et de gourmandise. Cependant il riait de moi à gorge déployée : son premier soin fut d'ordonner qu'on me fit entrer dans sa salle à manger et qu'on me servît sur une table une foule de choses qu'un âne n'a guère coutume de manger, viandes, ragoûts, bouillons, poissons, mets de tout genre, assaisonnés à l'huile, au garum, à la moutarde. Moi, voyant la fortune commencer à me sourire, et sentant bien d'ailleurs que ce jeu était peut-être ma seule ancre de salut, quoique bourré déjà, je me mets à manger à table. Alors nouvelle explosion de rires à faire trembler la salle. Quelqu'un s'avise de dire : « Mais cet âne boirait bien du vin, si on lui en donnait avec de l'eau. » Le maître m'en fait aussi servir, et je l'avale aussitôt.
XLVIIL Le maître, on le comprend, voyant en moi un animal extraordinaire, ordonne à un de ses intendants de me payer deux fois ce que je coûtais à celui
qui m'avait acheté; puis il me confie à un jeune homme» son affranchi, pour faire mon éducation et m*enseigner toutes les gentillesses les plus capables de l'amuser. La lâche était facile; car jamais on ne vit élève plus docile. D'abord il m'apprit à me mettre à table, comme un homme, accoudé sur un lit, à lutter avec lui corps à corps, à danser debout sur les deux pieds de derrière, à dire oui et non de la tète au commandement, et une multitude d'autres petits talents pour lesquels je n'avais guère besoin de maître. La chose fit du bruit; on ne parlait que de l'âne du maître^ de râne qui buvait du vin, qui luttait, qui dansait. Le plus curieux, c'est qu'à toutes les questions je répondais toujours à propos, oui ou non, d'un signe de tête. Quand je voulais à boire, j'en demandais à l'échanson en clignant de l'œil. C'était merveille de me voir, pour gens qui ne savaient pas qu'il y eût un homme caché sous cet âne. Moi, je riais sous cape de leur ignorance. On me dressait à régler mon pas, à porter le maître sur mon dos, à trotter, à courir avec l'allure la plus douce, la plus agréable pour le cavalier. J'avais des harnais magnifiques, une housse de pourpre, un mors incrusté d'or et d'argent ; au col des clochettes qui faisaient le plus délicieux carillon.
XLIX. Ménéclès, mon maître , était de Thessalonique, comme je Tai dit, et n'habitait qu'accidentellement la campagne ; il s'y trouvait alors pour les préparatifs d'un spectacle de gladiateurs qu'il avait promis à ses concitoyens : déjà les lutteurs étaient prêts, et le moment de partir arrivé. Un matin donc, nous nous mîmes en roule. Le maître me montait quand il se trouvait quelque pas difficile ou dangereux aux voitures. A notre entrée dans la ville, il n'y eut personne qui n'accourût pour me voir et m'admirer ; car ma réputation m'avait depuis longtemps précédé; on se répétait de bouche en bouche mon habileté à me plier à tout, mon adresse dans tous les exercices humains, la II. 31
danse, le palestre. Mon maître ne me montrait qu'aux plus illustres de ses concitoyens, après boire; dans les festins qu'il donnait, mes merveilleux talents étaient comme le bouquet, la pièce principale.
L. Mon gardien, de son côté, trouvait en. moi une source abondante de profits : il me tenait enfermé à la maison et ouvrait la porte, moyennant finance, à ceux qui voulaient voir mes faits et gestes merveilleux. Les visiteurs ne manquaient pas de m'apporter chacun quelque chose à manger, surtout les morceaux les plus excentriques pour un estomac d*âne : j'avalais tout. Aussi, mangeant à la table du maître, mangeant avec tous les curieux de la ville, j'étais en quelques jours devenu gras et rebondi. Vn jour, une matrone étrangère à la ville, fort riche du reste et de mine assez avenante, étant entrée pour me voir diner, tomba tout à coup éperdumont amoureuse de moi. La vue d'un aussi bel âne, jointe à mes talents extraordinaires, lui donna la velléité de coucher avec moi. Cela étant, elle s'abouche avec mon gardien et lui promet une grosse récompense, s'il veut lui permettre de passer une nuit avec moi. Lui, peu soucieux de savoir si elle obtiendra ou non de moi quelque chose , prend toujours la somme.
LL Le soir, en sortant du dîner du maître, et en rentrant à l'étable, nous la trouvâmes depuis longtemps installée à m'attendre. Elle s'était fait apporter des coussins bien moelleux, des couvertures; un bon lit était préparé pour nous à terre. Les serviteurs de la dame sortirent et allèrent dormira quelque distance devant notre chambre. Elle, une fois enfermée avec moi, alliima une grande lampe, bien éclatante; puis, debout près de cette lampe, elle se déshabilla toute nue, tira d'une fiole des odeurs dont elle se parfuma, et m'en frotta moi-même, en ayant soin surtout do m'en bourrer les naseaux. Puis elle se mit à me baiser, à me parler comme à un homme, à un amant, à me
prendre par la longe et à m'attirer vers le lit. Moi qui n'avais guère besoin d'être excité, animé que j'étais par le vin vieux que J'avais bu en quantité, aiguillonné par l'odeur des parfums, enflammé par la vue d'une femme fort gentille de tout point, je me laisse faire et je me couche. Maisj'étais fbrt empoché de savoir comment m'y prendre avec elle, car depuis ma transformation en âne, je n'avais pas goûté les plaisirs de l'amour» môme ceux à l'usage des ânes; bref, je n'avais approché aucune ânesse. Autre chose encore me troublait fort ; je me disais que la bonne dame n'y pourrait suffire, quoi qu'elle en eût» que j'allais la blesser et me faire une mauvaise affaire comme meurtrier. Je ne savais pas à quel point je me tourmentais à tort : après m'avoir couvert de baisers, le plus amoureusement du monde, voyant que je n'en venais pas au but, malgré ses provocations, elle me serre contre elle, m'enlace dans ses bras comme un homme, se soulève et.... me prouve la vanité de mes craintes. Moi, niais, j'avais encore peur et je me retirais doucement; mais elle se serrait à mol pour me retenir, elle me suivait dans ma fuite. Quand il fut bien établi pour moi que j'étais encore loin de compte,pour satisfaire et contenter la dame, je n'y fis plus tant de façons et je la servis à gré, me disant intérieurement que je valais bien l'amant de Pasiphaë. Elle était si fort amoureuse, si infatigable au plaisir, qu'il me fallut consacrer à son service la nuit tout entière, sans qu'elle me fit grâce de rien.
LU. Au jour, elle se leva et partit, après être convenue avec mon gardien du même prix pour les nuits suivantes. Lui, enrichi par mes talents, désireux d'ailleurs de montrer à son maître quelque nouvel exploit de moi, il continue à m'enfermer avec ma belle amoureuse, qui en use vaillamment, largement avec moi. Puis, un beau jour, il va trouver son maître, lui dit la chose, et se vante de me l'avoir lui-même apprise. Le soir, sans que je me doute de rien, il l'amène à la porte
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de notre chambre, et à travers une fente il me montre couché avec ma dame. Le maître s'en amusa beaucoup, et songea tout aussitôt à faire jouir le public de ce spectacle. Il recommanda aux gens de
• la maison de n*en rien dire à personne : « Car je veux, disait-il, que nous puissions, le jour de la représentation, le produire sur le théâtre avec quelque condamnée, et qu'il la caresse aux yeux de tout le monde. » Dans ce but on m'amena une femme condamnée aux bêtes, à qui on ordonna de m'approcher et de me caresser.
LUI. Finalement, arrivé le jour où mon maître donnait les réjouissances, on résolut de m'introduire au
• théâtre. Voici en quel.équipage j'y entrai : on avait disposé un grand lit, formé d'une tortue de l'Inde, incrustée d'or. On m'y coucha, la femme à côté de moi. Puis on nous plaça sur une machine qui nous transporta dans l'intérieur du théâtre, et nous déposa au milieu. Quand je parus, il n'y eut qu'un cri sur tous les bancs; on m'applaudissait, on me battait des mains à outrance. Une table était dressée pour nous , et sur la table un vrai festin de gourmets. Des serviteurs nous entouraient; pour échansons, de beaux jeunes gens qui nous versaient le vin dans des coupes d'or. Mon gardien , placé derrière moi , me commanda de dîner. Mais j'éprouvais une certaine honte de me voir ainsi couché sur le théâtre; en môme temps j'avais peur que de quelque coin un ours ou un lion ne s'élançât sur moi.
LIV. Pendant ce temps passe devant moi quelqu'un qui portait des fleurs, au milieu desquelles je découvre des roses fraîches. Sans hésiter un instant, je m'élance et je saute à bas du lit. On s'imaginaitque je me levais pour danser ; mais je me mets à parcourir les fleurs, je choisis les roses une à une et je les broute. On continuait à me regarder avec l^ même stupéfaction , lorsque tout à coup tombe et s'évanouit cette apparence de
baudet qui m'enveloppait ; l'âne de tout-à-rheure disparaît, et voilà mon Lucius, debout, tout nu devant le public. A la vue de ce prodige auquel personne ne s'attendait, ce fut une exclamation , un étonnement, un tumulte général. Le théâtre se partagea en deux camps: les uns veulent me brûler vif sur place, comme sorcier, enchanteur, monstre à formes diverses; les autres sont d'avis de m'écouter d'abord parler, de voir ce que je pourrai dire, et de décider ensuite en conséquence. Pour moi, mon premier mouvement fut de courir du côté du préfet de la province, qui se trouvait ce jourlà au spectacle, et de lui crier d'en bas qu'une femme thessalienne, esclave d'une autre thessalienne, m'avait changé en âne en me frottant d'une drogue enchantée : je le priais de me tenir sous bonne garde jusqu'à ce que je lui eusse prouvé la vérité du fait.
LV. « Dis-nous un peu, reprit le préfet, ton nom, le nom de tes parents et de les proches, de ceux enfin que tu prétends te tenir par quelque côté ; nomme la patrie. — Mon père, répondis-je, s'appelle , mon
surnom est Lucius, celui de mon frère Caïus ; les deux autres noms nous sont communs à l'un et à l'autre. J'ai composé des histoires et d'autres écrits ; il est auteur élégiaque et bon poëte. Notre patrie est Patras d'Achaïe. » A ces mots, le juge s'écrie : a Tes parents sont mes meilleurs amis, j'ai reçu l'hospitalité dans leur maison et ils m'ont renvoyé comblé de présents. Je sais personnellement que tu ne mens pas en te disant leur fils. » Et, s'élançant de son siège, il me serre dans ses bras, me couvre de baisers et m'emmène chez lui. Sur ces entrefaites, arrive mon frère avec de l'argent et tout ce qui m'est nécessaire ; le préfet, en présence de toute l'assistance, me déclare libre et me remet à lui. Nous nous rendons au bord de la mer; nous y rencontrons une barque et nous y déposons nos bagages.
LVi. Cependant il me prit fantaisie d'aller faire vi- II. 31.
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site à la femme qui m'avait aimé quand j'étais âne ; car je me disais qu'en homme je lui sembierais maintenant beaucoup plus beau. Elle me reçut gracieusement, charmée, je suppose, de la bizarrerie de l'aventure, et m'invita même à dîner et à coucher avec elle. J'acceptai, car j'aurais cru manquer aux convenances, après avoir été aimé quand j'étais âne, de £aire le dédaigneux une fois redevenu homme, et de méconnaître mon amante d'autrefois. Je dîne donc avec elle, je me couvre de parfums et je me couronne d'une guirlande de ces précieuses roses qui m'avaient rendu à l'humaiae nature. La nuit venue, et le moment de se coucher arrivé, je me lève de table, et, croyant faire merveille, je me déshabille et me mets tout nu devant elle, persuadé que je lui plairais bien davantage ainsi, par la comparaison avec l'âne. Mais lorsqu'elle vit que j'avais tout d'un homme, elle cracha sur moi avec dédain : « Vite, déguerpis, me dit-elle ; hors de ma maison, et va te coucher au plus loin d'ici. — Quel si grand crime ai-je donc commis? lui dis-je. — .Ce n'est pas toi, reprend-elle, par Jupiter, c'est ton âne que j'ai aimé ; c'est avec lui que j'ai couché et non avec toi ; je croyais que tu aurais du moins conservé, que tu porterais encore ce grand , ce magnifique attribut de l'âne ; mais, au lieu de ce charmant, de cet excellent animal, je te retrouve transformé en singe.» Sans plus tarder, elle appelle ses domestiques et me fait jeter dehors par les épaules. Ainsi mis à la porte, tout nu , couronné et parfumé, je me couche à la belle étoile devant la maison, sans autre chose à embrasser, sans autre compagnie de lit que la terre nue. Au point du jour, je cours, nu comme je suis, au vaisseau, et je raconte en riant mon aventure à mon frère. Quelques temps après un vent favorable souffle de terre, nous mettons à la voile, et en peu de jours j'arrive dans ma patrie. Là je sacrifie aux Dieux libérateurs et je consacre des offrandes, heureux d'6tre enfin rendu
à mes pénates après une si longue épreuve, et de me sentir sauvé, non pas, comme on dit, du derrière du chien, mais de la peau de l'âne où m'avait enfermé ma sotte curiosité.