NOUVELLE EXTRAITE DES DISCOURS DE DION CHRYSOSTOME
Ce queje vais rapporter, je ne Tai point appris par ouïdire, je l*ai vu moi-même. Les vieillards comme moi aiment à conter et ne repoussent guère une parole qui leur vient à la bouche ; cela tient sans doute à mon âge, peut-être aussi à mes courses lointaines; quand on a beaucoup vu dans le cours d'une longue vie, on aime naturellement à se souvenir. Je dirai donc quelle espèce d'hommes j'ai rencontrée presque au cœur même de la Grèce, et quel genre de vie ils menaient.
Je m'étais embarqué à Chio, avec quelques pêcheurs; déjà la belle saison était passée, et notre barque était extrêmement petite. Assaillis par une tempête, nous nous sauvâmes à grand'peine en gagnant les côtes dentelées de l'Eubée.
Là, mes compagnons échouèrent leur embarcation sur une plage semée d'écueils au pied des rochers, et s'en allèrent trouver des pêcheurs de pourpre établis sur le promontoire voisin , avec l'intention de se fixer au milieu d'eux et de partager leurs travaux. Pour moi, resté seul, loin de tout lieu habité qui m'offrit un refuge, ie me mis à errer çà et là sur la plage pour voir si je ne découvrirais pas quelque vaisseau longeant la c6te ou amarré au rivage. Je marchais depuis long-
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temps ainsi, sans avoir aperçu personne, lorsque je rencontrai un cerf qui venait de tomber du haut des rochers ; il éJait étendu au bas de la falaise, battu par les flots, et respirait encore. Quelques instants après, il me sembla entendre des chiens donner de la voix au-dessus de moi ; mais je distinguais à peine, à cause du bruit de la mer. Je continuai à avancer, et, ayant gravi à force d'efforts un escarpement assez élevé, j'aperçus les chiens en défaut qui couraient çà et là J'en conclus que ranimai, forcé par eux, s'était précipité du haut des rochers. Un moment après arriva un homme qu'à son extérieur et à ses vêtements je reconnus pour un chasseur. Son menton n'était point rasé; ses cheveux, rejetés en arrière, lui donnaient une apparence de distinction et de noblesse. Tels Homère nous dépeint ces Eubéens qui vinrent à llion et qu'il raille un peu, ce semble, parce que, moins soigneux de leur parure que les autres Grecs, ils ne se coiffaient que la moitié de la .tête. Il m'adressa le premier la parole : « Étranger, dit-il, n'aurais-tu pas vu un cerf fuir quelque part de ce côté? — Oui, lui répondis-je, il est ici ; déjà même les flots commencent à le gagner.» Et, le conduisant à l'endroit où il était, je le lui montrai. Je l'aidai de mon mieux à le retirer de l'eau et à le dépouiller avec son couteau de chasse ; puis il détacha les cuisses de derrière et les emporta avec la peau. En même temps il m'invita à l'accompagner jusqu'à sa demeure, qu'il disait peu éloignée, pour manger avec lui du produit de sa chasse : a Demain matin, me ditil, après avoir passé la nuit chez nous, tu pourras revenir au bord de la mer; car pour le moment elle n'est pas encore redevenue navigable. Au reste, que cela ne te préoccupe pas; moi aussi je voudrais bien voir tomber ce vent qui règne depuis cinq jours ; mais il n'y a guères de chances quand les sommets de l'Eubée sont enveloppés et pressés par les nuages, comme lu les vois aujourd'hui. » En même temps il me demanda
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d'où je venais, comment j'avais abordé sur cette côte, et si mon navire ne s'y était pas briséTaJe montais, lui dis-je, une barque des plus petites, où je m'étais embarqué seul, pour affaire , avec quelques pêcheurs ; cependant elle a été jetée à la côte et brisée. — Il était difficile, reprit-il, qu'il en fût autrement; vois en effet combien est sauvage et tourmenté le côté de l'île qui regarde la mer ; ce sont là ces écueils de l'Eubée si célèbres, où jamais vaisseau n'a donné sans se perdre. A grand'peine même voit-on quelques rares passagers échapper, et encore faut-il qu'ils montent, comme vous, un navire d'une extrême légèreté. Mais suis-moi et ne crains rien. Pour le moment, la seule chose à faire est de te remettre de tes fatig\ies ; demain nous ferons de notre mieux pour te tirer d'embarras ; c'est mon affaire, du moment où je t'ai rencontré. Tu m'as l'air d'un habitant de la ville ; car tu n'as rien d'un marin ni d'un artisan ; mais, à voir ta maigreur, il semble que tu sois souffrant et débile.» Je le suivis sans hésitation; que pouvais-je craindre, ne possédant qu'un mauvais manteau? Bien des fois je m'étais trouvé en pareille situation dans le cours de mes longues pérégrinations, et en toute autre circonstance, comme dans celle-ci, l'expérience m'a appris que la pauvreté est vraiment chose sacrée et inviolable, et que partout on respecte le pauvre à l'égal du héraut armé du caducée. Je marchais donc hardiment, en homme qui ne possède rien qu'un méchant manteau. Il y avait environ quarante stades jusqu'à son habitation : tout en cheminant, il se mit à me parler de ses affaires, de la vie qu'il menait avec sa femme et ses enfants, a Nous sommes deux, me dit-il, établis dans le môme lieu ; nous avons épousé mutuellement la sœur l'un de l'autre et nous en avons eu des enfants, garçons et filles. Nous vivons principalement de notre chasse et nous y joignons le produit d'un petit champ que nous,4Cullivons. Ces terres ne nous appartiennent pas ; nous ne
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les avons ni achetées ni reçues de nos pères. Nos parents étaient libres, mais pauvres tout autant que nous. Bouviers de profession, ils gardaient moyennant salaire les bœufs d'un riche habitant de cette île, qui possédait de nombreux troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons, de vastes et beaux domaines, et une foule d'autres richesses, sans compter toutes ces montagnes. Après sa mort, ses biens furent confisqués ; on dit même qu'il périt par ordre du roi, à cause de sa fortune. Aussitôt on emmena ses troupeaux pour les égorger, et dans le nombre le pauvre petit bétail qui était notre propriété, et dont personne ne nous tint compte. Alors, sous le coup de la nécessité, nous restâmes au lieu même ou nous avions gardé nos bœufs. H y avait là quelques cabanes construites par nos parents et un enclos de pieux qui n'était ni bien grand, ni bien solide, sans doute parce qu'il n'était destiné qu'aux Jeunes veaux, et cela seulement durant l'été. Car l'hiver nous descendions dans la plaine où nous trouvions de bons pâturages et d'abondantes réserves de fourrage ; puis au retour de l'été nous chassions de nouveau nos troupeaux vers la montagne. Nos parents s'établissaient de préférence en ce lieu, séduits par sa situation : c'est un monticule en pente douce qu'embrasse de part et d'autre une vallée ombragée au milieu de laquelle serpente un ruisseau. Son cours tranquille permet aux bœufs et aux génisses de le traverser aisément. L'eau jaillit d'une fontaine voisine, aussi pure qu'abondante. Les vents d'été parcourent sans cesse et rafraîchissent la vallée. Les forêts voisines, mollement inclinées sur la pente des collines, ne nourrissent ni le taon, ni aucun autre insecte incommode aux troupeaux. De vastes et magnifiques prairies s'étendent sous des bouquets de hauts arbres clair-semés; une herbe fraîche et verdoyante y abonde tout l'été, de sorte.qu'un parcours peu étendu suffit aux troupeaux. C'étaient ces avantages qui déterminaient nos pères à
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choisir ordinairement ce lieu pour leur station d'été. Après leur désastre, ils restèrent dans leurs cabanes, en attendant qu'ils pussent trouver de Touvrage ou un nouveau maître. Us vécurent du produit du petit champ qu'ils avaient cultivé près de leur campement et qui suffisait abondamment à leurs besoins, grâce aux engrais abondants dont ils le couvraient. La perle de leurs bœufs leur laissant de nombreux loisirs, ils se tournèrent vers la chasse, d'abord seuls, puis avec leurs chiens. Les chiens avaient d'abord suivi les bœufs ; mais deux d'entre eux, lorsqu'ils furent loin et ne virent plus leurs bergers , quittèrent le troupeau pour revenir à l'habitation. Comme ils suivaient partout leurs maîtres, ils les accompagnèrent à la chasse. Pendant quelque temps, ils se contentèrent de poursuivre les loups, quand ils les rencontraient, sans s'inquiéter en rien des sangliers ni des cerfs. Ou bien, s'ils apercevaient un homme de grand malin, ou \e soir sur le tard, ils s'élançaient en aboyant, comme s'ils eussent voulu combattre, et H tenaient à distance. Mais lorsqu'ils eurent goûté le sang des sangliers et des cerfs et mangé souvent leur chair, lorsqu'on les eut forcés à la longue à changer de régime en ne leur donnant que des viandes quand ils étaient affamés, ils s'habituèrent peu à peu à se passer de toute autrenourriture, et môme à préférer celle-là sans être affamés. Ils poursuivirent alors indistinctement tous les animaux qui se présentaient; leur odorat même acquit quelque finesse, et ils apprirent à suivre la piste. En un mot, de chiens do berger qu'ils étaient, ils devinrent après un tardif appreiMissage des chiens de chasse tels quels.
L'hiver arriva sans que nos parents eussent trouvé de travail , ni à la ville , ni dans aucun village : ils s'occupèrent avec ardeur à fortifier leurs cabanes, à renforcer leur clôture de pieux, et restèrent là à.cultiver tous les champs d'alentour. La chasse d'ailleurs leur était devenue plus facile en hiyer : les traces, im- II. 32
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primées sur un sol humide, sont alors plus visibles; la neige les rend plus apparentes encore ; le chasseur n'a aucune peine à prendre pour les chercher ; il n^a qu'à suivre en quelque sorte la voie qui conduit au gibier ; et l'animal engourdi, tremblant, semble presque l'attendre. On peut alors prendre au gîte les lièvres et les chevreuils. Ils s'établirent donc définitivement en ce lieu, sans rien désirer de plus, contents du genre de vie qu'ils menaient. Ils nous y marièrent ; chacun d'eux donna sa fille au fils de son ami. Tous deux sont morts il y a environ un an. Ils disaient avoir vécu bien des années, et pourtant leurs corps étaient encore verts, jeunes, vigoureux. Ma mère seule vit encore. Mon compagnon n'est jamais descendu à la ville, quoiqu'il ait cinquante ans. Pour moi j'y ai été deux fois seules ment : la première dans mon enfance, avec mon père, lorsque nous avions encore le troupeau ; la seconde fois, voici à quel propos :
Un homme arriva un jour pour nous demander de l'argent, à raison de ce que no^fe possédions, et pour nous ordonner de le suivre à la ville. Pour de l'argent, nous n'en avions pas, et nous lui jurâmes que nous ne possédions pas une obole, qu'autrement nous Teussions volontiers satisfait. Du reste nous l'accueillimes de notre mieux et nous lui donnâmes même deux peaux de cerf; puis je l'accompagnai à la ville; car il avait déclaré qu'il Citait nécessairement que l'un de nous vint avec lui pour donner des éclaircissements sur ce qui nous concernait.
Je vis donc, compfie la première fois, une Vto\e de grandes maisons, environnées d'une forte muiwlle, des bâtiments carrés d'une grande hauteur; sur le mur des tours, dans le port des bâtiments à l'ancre, aussi immobiles que sur le lac le plus tranquille. On ne voit rien de pareil sur cette côte où tu as abordé, et c'est pour cela que les vaisseaux y périssent. Je ns encore une immense multitude réunie dans la ville; ce n'étaient
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partout que cris, tumulte étourdissant. Il me semblait que tous ces gens*1à se battaient entre eux. Mon conducteur me mena à je ne sais quels magistrats et leur dit en riant : « Voici Thomme à qui vous m'avez envoyé; il ne possède rien qu'une cabane avec une solide enceinte de pieux. » Les magistrats partaient à ce moment pour le théâtre, j*y allai avec eux.
Ce théâtre est une sorte d'enceinte qui ressemble à une vallée, avec cette différence que les côtés, au lieu d'être allongés, s'arrondissent en demi-cercle. Ce n'CvSt pas une vallée naturelle; elle est bâtie en pierres. Mais sans doute tu te ris de moi de te raconter ce que tu sais parfaUpment. D'abord la foule s'occupa longtemps à je ne sais trop quoi : tantôt tout le peuple applaudissait gatment et avec transport des gens qui étaient là; tantôt il criait avec indignation et fureur; sa colère était alors terrible; aussi ceux qui en étaient l'objet étaient-ils aussitôt frappés de terreur : les uns couraient çà et là en demandant merci; tes autres jetaient leurs vêtements d'époi^vante. Moi-même, je faillis une fois tomber de frayeur, frappé par une clameur semblable à une tempête subite ou à un coup de tonnerre qui aurait éclaté sur ma tête. Puis arrivèrent d'autres gens, qui se mirent à haranguer le peuple; quelquesuns des spectateurs se levèrent du milieu de la foule et en firent autant. Les uns ne disaient que quelques mots, les autres faisaient de longs discours; ji y en avait qu'on écoutait longtemps en silence ; d'autres étaient accueillis tout d'abord par des vociférations, et on ne leur permettait pas même d'ouvrir la bouche. Lorsqu'ils se furent assis et, que le silence fut revenu, on me mit à mon tour en face de la multitude, et un de ces parleurs s'exprima ainsi :
a Citoyens, vous voyez un de ces hommes qui depuis nombre d'années se sont approprié les terres de la république : son père en avait fait autant avant lui. Ils mènent pattre leurs troupeaux sur nos montagnes, ils
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labourent, ils chassent, ils ont planté des vignes. Ils ont bâti sur nos terres des maisons en grand nombre et en retirent une foule d'autres avantages, sans en avoir jamais payé le prix à personne, sans les avoir reçues en don de la munificence du peuple. A quel titre, en eflfet, les auraient-ils obtenues? Ainsi ils jouissent de ce qui est à nous, ils s'enrichissent, et nonobstant ils n'ont jamais participé à aucune charge, ni donnée rÉtat la moindre partie de leurs produits. Ils vivent exempts d'impôts, à l'abri de toute charge publique, comme des bienfaiteurs du pays. Je crois bien même que jamais ils n'avaient encore mis le pied ici. » Je protestai d'un signe et le peuple se mit à rire. Notre parleur, piqué de ces rires, vomit contre moi une foule d'injures; puis il se retourna vers la foule : « Sidonc,continua-t-il, vous tolérez de pareils abus, il ne manquera pas de gens pour vous piller, les uns en dilapidant le trésor public (et pour le dire en passant, c'est ce que beaucoup font aujourd'hui), les autres en occupant vos terjws sans votre assentiment. Vous n'avez; pour cela qu'à laisser ces deux misérables s'approprier gratis plus de mille plèthres d'excellentes terres, qui vous rendraient par tête trois chénices attiques de froment, d A ces mots, je me mis à rire de toute ma force : mais le peuple ne riait plus; il s'agitait en tumulte. Notre homme prit alors un air indigné et mejeta un regard farouche : « Vous voyez, dit-il, l'audace, l'impudence 4e ce misérable, avec quelle insolence il rit ; je ne sais qui me tient de le jeter en prison, lui et son complice ; car j'ai appris qu'ils sont deux chefs principaux de cette bande qui s'est approprié presque toute la région des montagnes, je soupçonne même qu'ils ne respectent pas les naufragés que la mer jette de temps à autre sur cette côte; car ils ont établi leur demeure presque au-dessus des écueilsde Capharée. D'où lui viendraient en eflfet tant de terres fertiles, ou pour mieux dire des villages tout
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entiers, tant de troupeaux, de bêtes de somme et d'esclaves? Peut-être vous vous étonnez de cette tunique rustique et misérable, de cette peau de bête dont il s*est couvert pour venir ici, afin de vous tromper; sans aucun doute il veut vous faire croire qu'il mendie et n'a rien qui vaille. Moi-même, en l'apercevant, j'ai presque eu peur ; il me semblait voir Nauplius^ arriver de Capbarée. Car je ne doute pas qu'il n'allume des feux sur les hauteurs pour tromper les navigateurs et les attirer sur les écuèils. » Ces discours et beaucoup d'autres semblables avaient porté rindignation du peuple jusqu'à la fureur. Je commençais à me troubler et à craindre qu'on ne me fît quelque mal, lorsque je vis s'avancer un autre homme, celui-là plein de bienveillance, à en juger par ses paroles et son extérieur. 11 commença par réclamer le silence, et la foule se tut : ensuite il dit d'une voix calme que ceux qui cultivaient les terres abandonnées ne faisaient aucun mal; que, bien loin de là, ils méritaient de justes éloges; qu'il fallait s'indigner non contre ceux qui bâtissent sur les terres publiques et les mettent en culture, mais bien contre ceux qui les laissent se perdre stériles et inutiles. « Voyez en effet, dit-il, citoyens : en ce moment presque les deux tiers de notre territoire restent déserts par incurie et défaut de bras. Moi-même je possède,^ nonseulement sur les montagnes, mais même dans la plaine, de vastes terrains incoltes, et je sais que beaucoup d'autres sont dans le même cas : si quelqu'un voulait les cultiver, non-seulement je les lui abandonnerais gratuitement, mais je consentirais volontiers à l'indemniser de sa peine; car il est évident qu'ils auraient acquis pour moi plus de valeur. C'est d'ailleurs un agréable spectacle que celui d'un pays habité
' Nauplius, roi de Vile d'Eubéc, voulant venger sur Ulysse et les Grecs la mort de son fils Palamède, alluma de grands feux au milieu des écueils.