II
M THÉAGÊNE ET CHARICLÉE.
sous toutes ses faces. Les habitants soutenaient le combat avec tout le courage, toute la vigueur possible ; mais Tennemi avait pour lui l'avantage du nombre et de la surprise ; il l'emportait partout, massacrait les uns sur terre, engloutissait les autres dans le marais avec leurs barques et leurs cabanes; au milieu de ce tumulte, un bruit €onfus s'élevait dans les airs; on combattait en même temps sur la terre et sur l'eau ; on donnait, on recevait la mort ; le marais était souiUé de sang ; l'eau et les flammes conspiraient à augmenter le trouble et la confusion. A cet aspect, au bruit de ce tumulte, Thyamis se rappela tout-à-coup le songe où il avait vu Isis et son temple, rempli tout entier de lampes et de victimes. Il y vit l'emblème de ce qu'il avait maintenant sous les yeux; et, lui donnant une interprétation toute différente de la première, il crut que posséder Chariclée sans la posséder, signifiait qu'elle lui serait enlevée par la guerre; que l'immoler sans la blesser, s'entendait bien du glaive, et non des œuvres de Vénus. Il maudit mille fois la déesse pour sa fourberie envers lui ; et, s'irritant à la pensée que Chariclée .pût être au pouvoir d'un autre, il dit à ses compagnons de s'arrêter un peu et de rester où ils se trouvaient, se bornant à faire autour de l'ilot une guerre d'embuscade et à pousser à la dérobée quelques reconnaissances dans le marais autour d'eux. C'était à grand'peine, disait-il, s'ils pourraient, môme ainsi, résister à la multitude de leurs ennemis. Quant à lui, il s'éloigna sous prétexte de chercher Thermutis et d'invoquer les Dieux protecteurs du lieu, fit défense que personne le suivit, et se dirigea, hors de lui, vers l'entrée de la grotte, il est dans la nature des barbares de ne se laisser détourner par rien de l'objet qu'ils poursuivent : s'ils désespèrent de leur propre salut,. ils commencent par tuer tous ceux qui leur ont été chers, soit qu'ils s'imaginent les retrouver après la mort, soit pour les soustraire aux mains et aux injures de l'en-
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nemi. Sous le KX)uip de ces f^nsées, oubliani tous les soins qui devaient alors l'occuper, surtout au moment où les leniiemis l'enveloppaient cdmme dans un filet, Thyamis, transporté de arage, d'amour et de jalousie, se précipite en courant de touie sa vitesse vers la caverne ; il s'élance par l'ouverture, mant et appelant de toute sa force en égyptien. À l'entrée même il trouve une femme qu'il reconnaît pour grecque à son langage; guidé par sa voix, il se dirige vers elle, lui pose la main gauche sur la tète et lui plonge son épée dans la poitrine à la hauteur du sein.
XXXI. La malheureuse poussa un triste et dernier gémissement, et tomba à terre étendue sans vie. Thyamis sortit, ramena la pierre sur l'ouverture et y jeta un peu de terre : « Que ce soit là pour toi, dit-il en pleurant, mon présent nuptial. » Puis il courut aux barques, où il trouva ses compagnons en disposition de fuir. Thermutis arrivait en même temps avec une victime. Il s'emporta en injures contre lui, lui dit qu'il l'avait devancé par le plus beau des sacrifices, et s'élança dans sa nacelle, lui troisième, avecThermutis et un rameur. Car les bateaux du marais, formés d'une seule pièce et grossièrement creusés dans un tronc d'arbre, ne pouvaient recevoir plus de trois personnes. Théagène et Gnémon montèrent aussi dans une barque, et ainsi des autres. Quand icmi le monde fut embarqué, ils s'éloignèrent à quelque distance de l'île, et d'abord ils la contournèrent au lieu de gagner le large ; bientôt même ils cessèrent de ramer et rangèrent leurs barques de front, comme disposés à recevoir le choc de l'ennemi. Mais à peine le virent-ils approcher, que tous, à son aspect, prirent la fuite, effrayés du seul mouvement des vagues ; quelques-uns ne purent même entendre sans trembler son cri de guerre. Théagène et Cnémon reculèrent également ; mais la crainte n'était pas le principal motif de leur retraite. Thyamis seul, soit qu'il rougît de fuir, soit qu'il ne pût supporter la
pensée d*étre séparé de Charicléé, ^ précipita au mi^lieu des ennemis.
XXXII. Déjà il était aux prises avec eux, lorsque quelqu'un cria : « C'est Thyamis ; que chacun se tienne en garde, yt Aussitôt les barques font cercle autour de lui et renferment de toutes parts. Thyamis se défendait, blessant et tuant tout ce qui était à la portée de sa lance. Ce qu'il y avait de plus étonnant, c'est qu'aucun d'eux ne le frappait ; aucun ne levait l'épée contre lui ; leur unique préoccupation était de le prendre vivant. Il résista longtemps de toutes ses forces; mais h la fin un grand nombre d'ennemis se précipitèrent sur lui et lui arrachèrent sa lance. Il avait d'ailleurs perdu son écuyer : Thermutis, blessé mortellement, à ce qu'il semblait, et désormais sans espoir, céda à la nécessité : il se précipita dans le lac, ne reparut que hors de la portée des traits, grâce à son habileté à nager, et parvint à force d'efforts à atteindre le marais, sans qu'aucun des ennemis songeât à le poursuivre. Car déjà Thyamis était entre leurs mains, et cette capture d'un seul homme était à leurs yeux une victoire complète. Quoiqu'un si grand nombre de leurs compagnons eussent péri, ils se réjouissaient bien plus de tenir vivant celui qui les avait tués, qu'ils ne s'affligeaient de la perte de leurs amis. Telle est la nature des pirates : ils préfèrent les richesses à la vie même, et ce qu'ils appellent amitié, intimité, n'a d'autre objet chez eux que le lucre. C'est ce qui arrivait en cette circonstance : car les ennemis que combattait Thyamis étaient précisément de ceux qui avaient fui devant lui et ses compagnons, à l'embouchure Héracléotique,
XXXIII. Indignés de se voir arracher ce qu'ils avaient pris à autrui, irrités de la perte de leur butin, comme de celle d'un bien qui leur eût appartenu, ils étaient retournés chez eux prendre le reste de leurs compagnons, s'étaient adjoint les habitants des bourgs voisins, en leur ôffirant pour appât une part égale dans les
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dépouilles, et avaient eux-mêmes dirigé l'expédition. Quanta prendre Thyamis vivant, voici quels étaient leurs motifs : Thyamis avait à Memphis un frère nommé Pétosiris, qui, quoique le plus jeune, avait par ses intrigues, et contrairement à la loi du pays, usurpé sur lui les fonctions sacerdotales. Pétosiris, ayantappris que son aîné commandait une bande de bri-^ gands, craignit qu'il ne saisît quelque occasion de revenir, ou que le temps ne découvrît la fraude : il se voyait d'ailleurs généralement soupçonné de s'être débarrassé deThyamis, depuis que celui-ci avait disparu. Il envoya doiic sous main, dans les bourgs occupés par les brigands, des messagers offrir une somme considérable et un grand nombre de têtes de bétail> à qui le lui M* vrerait vivant. Alléchés par ces promesses, ils n'avaient pas oublié, même dans l'ardeur du combat, qu'il y avait là quelque chose à gagner, et, du moment où ils l'eurent reconnu, ils avaient acheté sa capture au prix de la vie de plusieurs d'entre eux. On transporta Thyamis à terre, et la moitié de la troupe fut désignée pour garder le prisonnier. Quant à lui, il ne cessait de leur reprocher leur apparente humanité, et s'irritait contre ses liens bien plus que contre la mort. Les autres se dirigèrent vers l'île, espérant y trouver en réserve le butin qu'ils cherchaient. Ils la parcoururent dans tous les sens et ne laissèrent aucune partie sans la fouiller. Mais, ne trolivant rien de ce qu'ils espéraient, à part quelques objets de peu de valeur qu'on avait négligé d'enfouir et de cacher dans la caverne, ils mirent le feu aux cabanes; puis, la nuit approchant, ils craignirent, s'ils restaient dans l'île, quelque embûche de la part des habitants qui leur avaient échappé, et retournèrent chez eux.
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