‹ Romans grecsChapitre 25 sur 179 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

d*épée et d*armes l'obligeait, quoi qu'il en eût, à se contenir.

XIII. Il lui sembla que le mieux était d'aller à leur rencontre, sans manifester d'abord aucune intention hostile; puis, si quelque moyen de vengeance se présentait, de les traiter en ennemis. Cette résolution prise, il se dirigea vers Théagène et ses compagnons, promenant autour de lui des yeux faroucheset sauvages, et révélant dans ses regards les desseins qu'il voulait renfermer dans son âme. A cette apparition subite, à la vue de cet homme nu et blessé, de ce regard sanguinaire, Chariclée se retira au plus profond do la caverne,

par crainte sans doute, mais surtout par pudeur, l'as- ^ pect d'un homme nu blessant sa modestie. Cnémon se retirade même quelque peu en arrière : il avait bien reconnu Thermutis; mais, surpris par sa brusque arrivée, il craignait de le voir se porter à quelque funeste extrémité. Théagène, au contraire, moins effrayé qu'irrité à sa vue, dirigea vers lui son épée, comme pour le frapper à la moindre tentative hostile : « Arrête, lui dit-il, ou je te frappe; si je ne l'ai pas fait déjà, c'est qu'il m'a semblé te reconnaître, et que je ne sais encore quel dessein t'amène. » Thermutis, devenu toutà-coup suppliant, par nécessité bien plus que par caractère, lui demanda grâce, prosterné à ses pieds. En même temps il invoquait le secours de Cnémon, il lui disait qu'il méritait de lui devoir son salut ; qu'il ne lui avait jamais fait aucun mal, que la veille encore il combattait avec lui ; qu'enfin il était venu vers eux on ami.

XIV. Cnémon se laissa toucher à cette prière ; il s'ap- ()rocha de Thermutis qui tenait embrassés les genoux de Théagène, le releva et lui demanda à plusieurs reprises où était Thyamis. Thermutis raconta tout ce qu'il savait de lui : comment il avait abordé les ennemis et donné tête baissée au milieu de la mêlée, sans ménager ni leur vie ni la sienne, comment il tuait tout

50 THEAGENE ET CHARICLEE.

c«qui lui tombait sous la niain, protégé lui-même par un commandement exprès d'épargner sa vie. Il ne savait, disait-il, quel avait été à la un le sort de Thjamis ; car, blessé lui-même, il avait nagé vers la terre, et il venait maintenant à la caverne pour y chercher Thi^bé. Cçmme ils lui demandaient quel intérêt il pouvait porter à Thisbé, d*où il la possédait, et pourqv»oi il la cherchait, Thermutis raconta comment il Tavait enlevée à des marchands; il Taimaità la fureur, disait-il,' et l'avait tenue cachée jusqu'à l'attaque des ennemis ; à ce montent il l'avait descendue dans la caverne, où il venait de la trouver égorgée par une maio inconnue ; il ajouta qu'il désirait vivement copnaître l'auteur du meurtre, afin d'en savoir au moins les motifs. — « Le meurtriej est Thyamis, » dit vivement Cnémon, empressé de se laver lui-même de tout soupçon ; et en même temps il montra l'épée qu'ils avaient trouvée auprès du cadavre. Quand Thermutis la vit, toute dégouttante de sang, quand il aperçut le fer enpore chaud, fumant du meurtre commis l'instant d'auparavant, il ne put douter que Thyamis n'en fût l'auteur. U poussa un profond gémissement, et, ne comprenant rien à ce qui ^'était passé, muet, frappé de stupeur, il retourna vers l'entrée de la caverne. Arrivé près du cadavre, il plaç^ sa tête sur sa poitrine et répéta longtemps le nom de Thisbé, sans rien ajouter de plus. Bientôt il ne prononça plus que lentement, une à une, les syllabes de ce nom ; et insensiblement il se laissa aller au somipeil.

XV. Théagène, Chariclée et Cnémon, reportant tout à coup leur pensée sur tout ce qui leur était arrivé, semblaient vouloir prendre quelque résolution : mais la multitude des maux passés, les souffrances et les perplexités présentes, l'incertitude de l'avenir, émoussaient toute réflexion dans leur âme. A chaque instant ils s'entre-regardaient, chacun d'eux espérant que l'autre ouvrirait quelque avis; puis, trompés dans leur at-

Page 1