LIVRE II
vous me le demandez, sur notre situation : Cette île, vous le voyez, est déserte et ne renferme que nous. L'or, l'argent, les vêtements y abondent; car le riche butin fait sur vous et sur d'autres, par Thyamis et ses compagnons, a été enfoui par eux dans cette caverne. Mais pour le blé et les choses nécessaires à la vie, il n'en reste pas même l'ombre. Nous courons donc risque, en demeurant ici, de mourjr de faim ; nous sommes d'ailleurs exposés à être tués, soit par les ennemis, s'ils font une nouvelle attaque, soit même par ceux qui habitaient ici avec nous, s'ils se réunissent et viennent piller le trésor dont ils n'ignorent pas l'existence. Nous ne pouvons manquer alors ou de tomber lous leurs coups, ou tout au moins d'être en butte à leurs outrages ; car cette race de pâtres est naturellement sans foi, maintenant surtout qu'ils n'ont plus leur chef, dont l'autorité leur imposait quelque retenue. Abandonnons donc cette île ; fuyons-la comme un piège et une prison. Mais d'abord expédions en avantThermutis, sous prétexte de l'envoyer s'enquérir de Thyamis et recueillir quelques nouvelles : seuls, il nous sera plus facile de nous consulter et de faire ce qui conviendra ; il importe d'ailleurs d'éloigner de nous un homme d'un caractère mobile, adonné au brigandage, violent et querelleur; d'autant plus qu'il conserve contre nous des soupçons au sujet de Thisbé, et ne se donnera aucun repos qu'il ne nous ait tendu quelque piège, quand il en trouvera l'occasion.
XVIII. Ils goûtèrent cet avis et résolurent de le suivre. Us se dirigèrent donc vers l'entrée de la caverne ; car ils s'étaient aperçu que déjà le jour commençait à paraître» Là, ils trouvèrent Thermutis profondément endormi ; ils le réveillèrent pour lui communiquer, autant qu'il était besoin, ce dont ils étaient convenus, et le décidèrent aisément, grâce à la légèreté de son caractère. Le corps de Thisbé fut ensuite déposé dans une cavité; ils accumulèrent par-dessus tout ce qui restait
54 THEAGENE ET CHARICLEE.
de la cendre ^$ cabanes, e( accosikpUreal les rites religieux autant que le permettait la, circonstance, les larmes et les gémissements leur tenant lieu de toutes les cérémofties d'usage. Cela fait, il envoyèrent en avant Thermutis, suivant le pla^n arrêté. Mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'il revint, déclarant qu'il n'irait pas seul à la découverte, et ne s'exposeraât pas à une entreprise ^ussi périlleuse, si Cnén^^on ne consentait à l'accompagner. Théagène remarqua aussitôt l'impression fâcheuse produite sur Cnéraon par cette proposition ; car, en leur rapportant les paroles de l'Égyptien, il ne pouvait cacher son trouble . « Toi, lui dit-il, ta pensée ^'est pas sans quelque vigueur; mais, quand il faut agir, ton énergie s'éteint. Je l'ai déjà remarqué précédemment, je le vois surtout maintenant. Mais rassure-toi et ranime un peu ton courage ; car, pour le moment, il me semble absolument indispensable d'accéder à sa demandé et de faire route d'abord avec lui, pour qu'il ne conçoive aucun soupçon de notre fuite. Tu n'as rien à craindye assurément, avec ton épée et tes armes, dans la compagnie d'un homme dont le bras est désarmé. Tu prendras ensuite ton temps pour l'abandonner sans qu'il s'en aperçoive et nous rejoindre à un rendez-vous fixé. Convenons, si tu le veux, d'un bourg peu éloigné, si tu en connais quelqu'un dont les habitants soient doux et humains. » Cnémon approuva cet avis et désigna un bourg du nom de Chemmis, riche, populeux, et protégé contre les incursions des pâtres par sa situation sur uneéminence au bord du Nil. La distance, disait-il, une fois le lac traversé, n'était de guère moins de cent stades, en tirant toujours directement au midi.
XIX. c( C'est chose difficile, reprit Théagène, du moins pour Chariçlée, qui n'est pas habituée aux longues routes : cependant nous iroi^s, nous nous donnerons pour des mendiants, pour quelqu'un de ces jongleurs qui vivent d'aumônes. — Eh oui, par Jupiter,