‹ Romans grecsChapitre 28 sur 179 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

dit Cnémon ; vous avez en effet Toxlérieur difforme de l'emploi, surtout Chariclée, d'autant mieux qu'elle vient de perdre un œil. Vous me faites bien l'effet, équipés comme vous êtes, de mendier non pas tes bribes, mais les couteaux et la vais^lle, • » A ces mots, il sourit légèrement, mais d'un rire forcé et qui ne dépassa pas le bord des lèvres. Ils confirmèrent par serment les conventions Mtes, prirent les Dieux à témoin qu'ils ne se sépaferaient jamais volontairement, et commencèrent l'exécution de leur projet. Cnémon et Thermutis, après avoir traveirsé le lac au ïerer du soleil, s'engagèrent dans une forêt épaisse, où ils ne marchaient qu'avec peine à travers les fourrés. Thermutis allait en avant; ainsi l'avait voulu et ordonné Gnémon : sous prétexte que la route était difficile et que Thermutis la connaissait mieux que lui, il l'avait engagé à lui servir de guide ; en réalité il avait en vue surtout sa propre sûreté et se ménageait le moyen de fuira l'occasion. Tout en avançant, ils rencontrèrent des troupeaux, dont les gardiens s'enfuirent et se cachèrent au plus épais du bois. Ils égorgèrent un bélier, choisi parmi les chefs du troupeau, en firent griller les chairs au feu préparé par les bergers, et, pressés par une faim dévorante, s'en rassasièrent, sans attendre même qu'elles fussent cuites à point. Semblables à des loups et à des chacals, ils ne cessaient de couper et de dévorer, laissant à peine aux viandes le temps de s'échauffer au feu : le sang des chairs demi-cuites dont ils se gorgeaient ruisselait sur leurs joues. Leur faim assouvie» ils burent force lait et reprirent leur route. Sur le soir, Thermutis déclara qu'au pied d'une colline qu'ils gravissaient se trouvait un bourg où, suivant ses conjectutures, Thyamis devait être retenu prisonnier, si toutefois il n'avait pas été tué. Cnémon commença alors à se plaindre de coliques; il avait mangé à l'excès, di-

1 Homère, Odyssée, XVII, 2^2.

56 THEAGENE ET CHARICLEE.

sait-il, elle lait lui avait donné un violent flux de ventre ; si Thermutis voulait prendre les devants, il ne tarderait pas à le rejoindre. Il répéta une et deux fois le même manège ; et, à la troisième, il n'inspira plus aucune défiance à son compagnon, lorsqu'il lui dit qu'il avait grand'peine à le suivre.

XX. Lorsque l'Égyptien fut ainsi habitué à le voir s'écarter, il finit par rester tout-à-fait en arrière, sans que l'autre s'en aperçût; puis, s'enfonçant au plus épais du fourré, il s'élança sur la pente de toute sa vitesse et s'enfuit. Thermutis, arrivé au sommet de la colline, s'assit sur un rocher, pour y attendre le soir et l'obscurité ; car ils étaient convenus de profiter des ténèbres pour pénétrer dans le village et se renseigner sur Tbyamis. En même temps il examinait s'il verrait revenir Cnémon, contre qui il tramait quelque perfide dessein : toujours assiégé du soupçon que c'était lui qui avait tué Thisbé, il songeait aux moyens de s'en défaire; il méditait môme, dans sa rage furieuse, de tuer ensuite Théagène. Cependant, comme Cnémon ne paraissait pas, et que déjà la nuit était fermée, Thermutis se laissa aller au sommeil, sommeil d'airain et le dernier pour lui; car la morsure d'un aspic, conduit sans doute par les destins vengeurs, termina dignement une telle vie. Cnémon, du moment où il eut quitté Thermutis, continua à fuir sans prendre haleine, jusqu'à ce que la nuit et l'obscurité le forcèrent à s'arrêter. Il se cacha à l'endroit même où la nuit l'avait surpris, accumula le plus qu'il put de branchages, et se tapit dessous. Mais il ne dormit guère, poursuivi qu'il était par de mortelles terreurs. Au plus léger bruit, au moindre souffle de vent, à l'agitation des feuilles, il se figurait entendre Thermutis. Si quelquefois le sommeil l'emportait un moment, il s'imaginait qu'il fuyait, qu'il se retournait à chaque instant pour regarder en arrière .et découvrir un ennemi qui n'existait pas. 11 eût voulu dornflir, et il repoussait le sommeil tant désiré, pour

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