‹ Romans grecsChapitre 29 sur 179 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

échapper à des songes plus affreux que la réalité même. 11 se serait volontiers irrité contre la nuit, qui lui semblait plus longue que de coutume. Enfin il eut le bonheur de voir le jour. Tout d*abord, craignant d'effrayer ceux qu'il rencontrerait, ou de leur inspirer des soupçons, il coupa sa chevelure et en retrancha tout ce qu'il avait laissé croître chez les pâtres pour se donner l'aspect d'un brigand. Car les pâtres, entre autres moyens de se donner un aspect plus effrayant, ramènent leurs cheveux sur les sourcils et les laissent croître de manière à battre les épaules ; ils savent fort bien que la chevelure donne plus de grâce à ceux qui se vouent à l'amour, aux brigands un aspect plus terrible.

XXI. Lorsqu'il eut retranché de sa chevelure ce qui fait la différence entre le brigand et l'élégant, il se dirigea en toute hâte vers Chemmis, rendez- vous convenu avec Théagène. Arrivé au bord du Nil et sur le point de le traverser pour arriver à Chemmis, il aperçut un vieillard errant sur la rive, allant et venant sans quitter le bord du fleuve, comme s'il eût été avec lui en communication de pensées. Ses cheveux, flottants comme ceux des prêtres, étaient d'une parfaite blancheur. Une barbe longue et épaisse lui donnait un aspect vénérable ; son manteau et le reste de ses vêtements différaient peu de ceux des Grecs. Cnémon s'arrêta un instant : le vieillard passait et repassait devant lui, sans même s'apercevoir qu'il y eût làquelqu'un> tant il était absorbé par ses pensées et plongé tout entier dans ses méditations. Cnémon se plaça devant lui et l'aborda en disant : « Salut et joie. — 11 n'y en a plus pour moi, reprit-il; ma fortune me l'interdit. » Cnémon ne savait que penser : « Êtes-vous Grec, ou étranger, dit-il; quelle est votre patrie? — Je ne suis ni Grec ni étranger, répondit-il, mais bien Égyptien, originaire de ce pays. — Pourquoi donc ce vêtement grec que vous portez? — Ce sont mes malheitfs, dit-il, qui m'ont imposé cet élégant costume. »Çnèmon

58 THÉAGÈNE ET CflARICLÉE.

s'étonna que Tinfortune fît adopter un plus riche vôtennent, et manifesta le désir de connaître ses malheurs. — « Tu me tires d'ilion *, répondit le vieillard, et tu évoques tout un essaim de maux, qui vont t'assaillir de leur bourdonnement sans fin. Mais toi, d'où vietis-tu, jeune homme, et où vas-tu? Comment, en Egypte, parles-tu la langue grecque ? — Vous vous moquez, reprit Cnémon ; vous ne m'avez rien dit de ce qui vous concerne, quoique je vous aie interrogé le premier, eft vous demandez à connaître mon histoire. — Eh bien, soit ! dit le vieillard ; je ne refuse pas; car lu me parais Grec, malgré le déguisement que t'a imposé, ce semble, quelque caprice de la fortune. D'ailleurs, si tu désires vivement connaître mon histoire, raoi'-même je souffre du besoin de la raconter à quelqu'un, au point que je l'aurais peut-être contée à ces roseaux, comme on dit, si je ne t'avais rencontré. Mais éloignons-nous de ces rives et du Nil ; car un lieu brûlé par le soleil de midi est peu agréable pour entendre de longs récits. Allons au bourg que tu vois de l'autre côté, en face de nous, si quelque affaire plus tirgente ne t'appelle ailleurs. Je t'offre l'hospitalité, non chez moi, mais chez un homme de bien qui m'a reçu comme suppliant : là, tu connaîtras mes malheurs, si tu le veux, et tu me confieras ta vie à ton tour. — Allons, dit Cnémon ; aussi bien, c'est précisément à ce bourg que je me rends, et j'ai là rendez-vous avec quelques amis que je dois attendre.

XXII. Ils montèrent dans une des nombreuses barques amarrées au rivage, pour traverser les voyageurs moyennaht salaire, et se dirigèrent vers le village. Quand ils arrivèrent au logis où le vieillard avait trouvé un abri, le maître de la maison était absent: ils n'en furent pas mojns reçus avec un cordial empres-

* C'estrà-dire, tu veux me fiiire raconter des malhears) au<;si nombreux et aussi longs h décrire que ceux d'ilion.

Page 1