LIVRE II
autant que tu le voudras. — Ce sont là des promesses vagues et éloignées, quand vous avez sous la main de quoi me satisfaire à l'instant. — Parle, si tu vois quelque chose que je puisse t'ofifrir maintenant ; car» pour moi, je suis prêt à te sacrifier même une partie de mon corps. — Il n*est pas besoin d'un tel sacrifice ; je me croirai pleinement satisfait, si vous m'apprenez leur origine, leurs parents, comment ils sont venus ici, quelle a été leur destinée. — Cela seul, reprit le vieillard, sera pour toi une récompense incomparable, à tel point qu'on ne saurait rien t'accorder de pareil, quand bien même tu demanderais toutes les richesses de l'univers. Mais, avant tout, prenons quelque nourriture ; car tu auras beaucoup à entendre, et moi beaucoup à raconter. » Ils se mirent donc à manger quelques noix, des figues, des dattes fraîches et d'autres fruits de ce genre, qui composaient la nourriture habituelle du vieillard ; car jamais il n'ôtait la vie à un être animé pour s'en nourrir. Pour boisson ils avaient, lui de l'eau, Cnémon du vin. Après un intervalle de silence : « Vous savez, mon père, dit Cnémon, que Bacchus se complaît aux récits et aux propos de table. Je lui ai donné aujourd'hui l'hospitalité; il éveille en moi la curiosité de vous entendre, et me pousse à vous demander le salaire promis ; le moment est venu pour vous, de mettre, comme on dit, votre action en scène. — Écoute donc, dit-il ; mais plût aux Dieux que nous eussions aussi le bonheur de posséder ici l'honnête Nausiclès, qui m'a souvent pressé de lui faire ce récit, et que j'ai toujours ajourné sous différents prétextes. XXIV. « Et où peut-il être maintenant? demanda Cnémon, dès qu'il entendit ce nom de Nausiclès. — Il est allé à la chasse, dit le vieillard. — Et quelle chasse? — Des bêtes fauves, et des plus sauvages qu'il y ait ; on leur donne le nom d'hommes et de pâtres ; en réalité ce sont des brigands de profession, et des plus difficiles à surprendre; car un marais leur lient lieu n. 6.
60 THEAGENE ET CftARICLÉE.
de tanières et de cavernes. — Et que leur reproche-rt-âl donc? —^ Uenlèvement d*une Athénienne qu'il aimait et qu'il appelait Thisbé, — Grands Dieux ! $*écria Cnémon, et aussitôt il s'arrêta, comme s'il se reprochait cette exclamation. — Qu'as-tu donc? lui demanda son hôte. — r C'est, reprit Cnémon pour donner le change, que je me demandais avec étonnement, comment et avec quelles forces il a pu songer à les attaquer? •^ Jeune étranger, répondit^il» le Grand Roi a pour satrape en Egypte Oroondatès, sous les ordres duquel Mitranès commande la garnison qui veille à la sûreté de ce bourg. Nausiclès, moyennant une forte somme d'argent, s'est assuré le concours de ce dernier avec une troupe nombreuse de cavaliers et de fantassins. Ce qui lui fait vivement regretter l'enlèvement de la jeune Athénienne, ce n'est pas seulement Tamour qu'elle lui a inspiré et son habileté comme musicienne ; c'est aussi qu'il devait la conduire (lui-même le disait) au roi des Éthiopiens, pour être la compagne des jeux de la reine, et lui conter les récits de la Grèce. Se voyant frustré du profit considérable qu'il espérait tirer d'elle, il s'agite et mettent en œuvre pour la recouvrer. Moimême je l'ai encouragé à cette entreprise, dans la pensée qu'il pourrait peut-être rencontrer mes enfants quelque part et les sauver. — C'est assez parler, reprit Cnémon, de pâtres, de satrapes et même de rois : vous avez failli m'échapper et me transporter de prime saut à la fin du récit. C'est là un épisode un peu forcé et qui n'est de rien, comme on dit, à Bacchus *. Revenez donc au récit promis ; car j'ai trouvé en vous un nouveau prêtée de Phares, avec celte difl'érence qu'au lieu de se transformer lui-même et de prendre des formes menteuses, insaisissables, il s'efl'orce au contraire de transformer et de dérouler ma pensée.-^ Tu sauras tout, dit le vieillard ; je te raconterai d'abord rapide-
1 Qui ne se rapporte en rien au sujet.