‹ Romans grecsChapitre 4 sur 179 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

au milieu, mais dégénérant en marais vers les bords. Ces marais sont au lac ce que sont les rivages à la mer. C'est là que tous les brigands égyptiens ont établi leur république. Les uns habitent des cabanes bâties sur les points où un peu de terre s'élève au-dessus des eaux; les autres vivent sur leurs barques, qui leur servent tout à la fois de transport et d'habitation. Avec eux sont aussi leurs femmes; c'est là qu'elles travaillent la laine, là qu'elles accouchent. L'enfant, quand il est né, est nourri d'abord du lait de sa mère, plus tard des poissons du lac séchés au soleil. La mère s'aperçoit-elle qu'il s'essaie à ramper seul, elle lui attache au pied une corde qui ne lui permet pas d'aller audelà du bout de la barque ou de la cabane; elle Itii fait ainsi du lien qui emprisonne son pied un guide d'un nouveau genre pour lui apprendre à marcher.

VL Beaucoup d'entre eux sont nés ainsi sur le lac, y ont été élevés de cette façon, le considèrent comme leur patrie et n'en désirent pas d'autre, parce que le lac leur offre une retraite sûre pour le brigandage. Aussi les pirates y affluent-ils : l'eau leur tient lieu à tous de rempart ; les nombreux roseaux qui croissent au bord du marais les couvrent comme d'un retranchement. Ils y ont pratiqué un certain nombre de passages sinueux, repliés et contournés à l'infini, faciles pour eux qui les connaissent, mais impraticables et sans issue pour tout autre ; par là ils se sont ménagé un boulevard assuré contre les dangers d'une surprise. Tel est le marais ; telles sont les mœurs de ses habitants.

VIL C'est là qu'arrivèrent vers le coucher du soleil le chef et ses compagnons. Les jeunes gens furent aussitôt descendus de cheval et le butin disposé dans des barques. On vit alors sortir de tous les coins du marais, se montrer et accourir, comme un nombreux essaim, les brigands qui y étaient restés : ils s'avancèrent au devant du chef et l'accueillirent avec les

8 THEAGENE ET CHARICLEE.

honneursdusà leurroi. En voyantoetimmense butin, en contemplant la beauté presque divine de la jeune fille, ils s'imaginaient que leurs associés avaient pillé quelque temple ou quelque sanctuaire chargé de richesses. A l'aspect de la jeune ûUe, ils allaient jusqu'à supposer, dans leur ignorance, qu'on avait enlevé la prêtresse elle-même, ou qu'on leur ramenait la statue animée de quelque déesse. Ils adressèrent à leur chef de nombreuses félicitations sur son courage et lui firent cortège jusqu'à sa demeure. C'était un petit îlot éloigné des autres, une retraite spécialement consacrée à lui et à quelques siens compagnons. Arrivé là, il congédia la plus grande partie du cortège, et les convoqua tous auprès de lui pour le lendemain. Resté seul avec le petit nombre de ses familiers, il leur accorda quelques instants pour le repas, mangea avec eux et etniia ensuite les deux prisonniers à un jeune Grec, captif depuis peu de temps entre ses mains, pour qu'il leur servit d'interprète. 11 lui assigna même une partie de sa propre hutte, avec ordre de prendre soin du jeune homme et de préserver la jeune fille de tout outrage. Puis, accablé par la fatigue de la marche et les soucis du commandement, il s'abandonna au sommeil.

VIII. Le silence régnait sur le marais ; la première veille de la nuit était arrivée : la solitude, l'absence de tout bruit, offrait à la jeune fille comme une occasion de laisser éclater ses gémissements. La nuit, ce semble, ravivait encore ses douleurs ; l'absence de tout objet qui attirât son attention, en frappant son oreille ou sa vue, la laissait livrée tout entière à ses angoisses. Après avoir longtemps gémi en silence (car elle était isolée par ordre du chef et couchée sur un misérable grabat), après avoir versé bien des larmes, elle s'écria : a Apollon, combien tu punis trop cruellement nos fautes ! nos souffrances passées ne suffisent-elles pas à tes vengeances ? Séparés de nos parents, pris sur

Page 1