LIVRE I
mer par des pirates, jouet de mille dangers sur les flots, deux fois déjà aux mains des brigands sur terre, nous avons devant nous un avenir plus aflfreux encore que le présent. Quel terme mettras-tu à ces misères? Si c'est la mort sans outrages, cette fin me sera douce; mais s'il me faut subir de honteuses violences, moi que Théagène lui-même a jusqu'à présent respectée, un lacet me préservera de cet opprobre. Je me garderai pure jusqu'à la mort, comme j'ai fait jusqu'à ce jour, et j'emporterai au tombeau la plus belle parure, ma virginité sans tache. Mais toi, tu seras le plus impitoyable des juges. »
Elle parlait encore quand Théagène interrompit sa plainte : «Arrête-toi, dit-il, Chariclée, mon âme, ma douce amie : tes plaintes sont justes; mais tu irrites la Divinité plus que tu ne penses. Il faut l'invoquer, et non l'accuser ; car c'est par des prières, bien plus que par des murmures, qu'on se la rend favorable. — Tu as raison, reprit-elle; mais toi, commentes-tu, je t'en prie? — Mieux et plus calme, dit-il, depuis ce soir, grâce aux soins de ce jeune homme, qui ont calmé l'irritation de mes blessures. — Tu te trouveras mieux encore vers l'atirore, reprit celui aux soins duquel ils étaient confiés ; je te procurerai une herbe qui, en trois jours, fermera tes blessures ; j'ai déjà éprouvé son efficacité; car, depuis qu'ils m'ont amené ici prisonnier, toutes les foisqu'un des compagnons du chef est revenu blessé après un engagement, l'emploi de l'herbe dont je parle l'a guéri en très-peu de jours. Ne vous étonnez pas, du reste, de l'intérêt que je vous porte ; car votre sort me paraît semblable au mien ; de plus, vous êtes Grecs comme moi, et, à ce titre, dignes de toute ma compassion. — Un Grec, grands Dieux, s'écrièrent en même temps, avec un transport de joie, les nouveaux prisonniers î Un Grec vraiment, de naissance et de langage! Nous allons avoir quelque allégement à nos maux ! Mais quel est ton nom? dit Théagène. — Cnéîi. 2
10 THÉAGÈNE ET GHARICLÉE.
mon, dit-ij. — Ta patrie? — Athènes. — Ta fortune? — Arrête, dit Cnéraon ; pourquoi soulever et agiter ces tristes souvenirs? C'est une tragique hisloire, et il serait hors de propos de faire intervenir mes malheurs au milieu des vôtres, pour les aggraver encore ; d'ailleurs, ce qui reste de nuit ne suffirait point à les raconter, surtout quand Texcès de vos fatigues vous rend nécessaires le sommeil et le repos. )>
IX. Ils insistèrent nés^nmoins et le supplièrent de n'avoir aucun scrupule, disant que ce serait pour eux une très-grande consolation que d'entendre le récit de malheurs semblables aux leurs. Cnémon commença en ces termes : « Mon père Aristippe était Athénien, membre du conseil supérieur, et jouissait d'une honnête for- .tuno. Ma mère étant morte, il songea à se remarier, pour n'avoir pas à se reprocher d'avoir mis sur moi, sur un seul enfant, toutes ses espérances. La femme qu'il reçut sous son toit était gracieuse et élégante, piais méchante à l'excès ; elle s'appelait Déménète. A peine dans la maison, elle mit entièrement mon père sous sa dépendance, et l'amena à faire tout ce qu'elle voulait. Elle captiva le vieillard par sa beauté, elle l'amadoua par mille attentions empressées ; car jamais femme ne sut mieux enchaîner et attirer à elle, jamais l'art des séductions ne fut exercé avec une plus incroyable perfection. Si mon père sortait, elle était tout en pleurs ; à son retour, elle courait à sa rencontre, se pjaignait de la longueur de l'absence, le croyait mort s'il tardait quelque peu, lui sautait au col à chaque parole, et mêlait des larmes à ces baisers. Lui, enlacé par tout ce manège, ne voyait qu'elle, ne respirait que pour elle. Moi-même, elle feignit d'abord de me considérer comme son fils, autre moyen de gagner mon père ; bientôt elle passa aux embrassements ; puis enfin sa pensée unique fut de me posséder. Et moi, tout en m'étonnant qu'elle me témoignât les sentiments d'une mère, je me prêtais à ses caresses, sans rien soup-