‹ Romans grecsChapitre 44 sur 179 · LIVRE UL · texte numérisé non relu

LIVRE UL

la jaunisse : lorsque quelqu'un atteint de cette maladie le regarde, il se détourne et s*enfuit en fermant les yeux ; ce n'est pas, comme on Ta dit quelquefois, qu'il soit jaloux du soulagement qu'il apporte ; mais, du moment où on le regarde, il aspire et attire naturellement à lui comme un courant du mal. C'est pour cela qu'il fuit le regard à l'égal d'une blessure. De même encore le serpent appelé basilic : vous avez sans doute entendu dire que son haleine seule et son regard dessèchent et corrompent tout ce qu'ils touchent. Que si quelques personnes maléfîcient ainsi même leurs amis les plus chers, ceux à qui ils veulent le plus de bien, il ne faut pas s'en étonner : le maléfice étant inhérent à leur nature, ils font non pas ce qu'ils veulent, mais ce que veut leur nature. »

IX. » Chariclès reprit, après un moment de silence : (c Vous avez résolu la question avec autant de scienceque de vraisemblance. Mais plût aux Dieux qu'elle ressentît quelqu'amoureux désir ! Bien loin de voir là une maladie, je la croirais guérie. Vous savez que j'ai déjà eu recours à vous à ce sujet. Mais, pour le moment, il n'y a aucune apparence qu'elle éprouve rien de pareil, ennemie comme elle l'est du mariage et de l'amour. Il est donc à croire que la maladie tient réellement à quelque maléfice; et je ne doute pas que vous ne consentiez à l'en guérir; car vous êtes mon ami, et rien n'échappe à votre science. » Je promis, si je lui trouvais quelque mal, de faire tout au monde pour y remédier.

X. » Nous étions encore à conférer à ce sujet, quand arrive un messager tout essoufflé : « Hé, braves gens, nous dit-il, vous vous faites attendre, comme si vous étiez invités à la guerre, à un combat, et non à un festin. Oubliez-vous que c'est le beau Théagène qui convie, et que le plus grand des héros, Néoptolème préside ? Venez donc, et ne traînez pas le repas jusqu'au soir; car on n'attend plusquevous. — Celui-ci, me ditChariclès, en se penchant à mon oreille, nous apporte l'invitation du

88 THEAGENE ET CHARiaEE.

bâton ; Bachus ne lui a guère communiqué sa grâce, quoiqu'il soit ivre; allons, car j*ai peur qu'il ne finisse par nous donner quelques coups. — Vous voulez rire, lui dis-je ; allons cependant. » Lorsque nous fûmes arrivés, Théagène fit asseoir Chariclès à côté de lui, et me traita moi-même avec quelque considération, par égard pour Chariclès. Je ne m'arrête pas au détail fatigant de toutes les particularités du banquet, chœur de jeunes filles, joueuses de flûte, danse armée déjeunes gens, danse pyrrhique et autres divertissements dont Théagène avait entremêlé la somptueuse ordonnance du festin, pour ajouter encore à la galté du vin et aux plaisirs des convives. J'arrive à ce que tu as surtout besoin de savoir, à ce dont le récit m*est le plus agréable : Théagène affectait la gaîtéet s'efforçait d'être affable pour tous ses convives ; mais je démêlais la direction de ses pensées : son regard était flottant ; tantôt il laissait, sans motif, échapper de profonds soupirs, tantôt il était comme abattu, absorbé dans ses réflexions ; puis il se composait tout à coup un visage joyeux, comme si, s'apercevant de son état, il eût fait un retour sur lui-même. En un mot, il passait brusquement par les états les plus contraires. La pensée d'un amant, semblable à celle de l'homme ivre, est mobile, sans consistance; chez l'un comme chez l'autre rame est agitée par une passion vague et flottante : c'est pour cela que l'amour dispose à l'ivresse et l'ivresse à l'amour.

XI. » A sa langueur, à son agitation inquiète, il était évident, même pour tous les autres convives, qu'il n'était pas dans son naturel : aussi Chariclès, qui n'avait été frappé cependant que de sa contenance embarrassée et inégale, me dit tout bas : c< L'œil envieux Ta aussi regardé ; il me paraît être dans le même état que Chariclée. — Le même, en effet, répondis-je, par Isis; et il n'y a à cela rien que de bien naturel, puisqu'il brillait immédiatement après elle dans la procession

Page 1