‹ Romans grecsChapitre 47 sur 179 · LIVRE III. Ô · texte numérisé non relu

LIVRE III. Ô

m'appèler. Mon domestique ayant demandé qui frappait ainsi et de quoi il s^agissait, celui qui avait appelé répondit que Théagène le Thessalien était là. Je fus charmé d'entendre annoncer ce jeune homme, et j'ordonnai de l'introduire ; car il me sembla que de c^lte façon l'affaire qui me préoccupaitallaits'engagerd'elleméme. Je conjecturai immédiatement qu'ayant entendu dire au banquet que j'étais Égyptien et prêtre, il venait me demander de l'aider dans ses amours. Sans doute, me disais-je, il partage l'erreur du vulgaire, qui s'imagine, bien à tort, que tout ce qu'on appelle science égyptienne n'est qu'une seule et même chose. 11 y a une science vulgaire, qui se traîne pour ainsi dire terre à terre, esclave de vains fantômes, accroupie sur des cadavres, couchée sur des herbes magiques, plongée tout entière dans les^enchantements. Celle-là ne tend à aucune fin utile, ne conduit à aucun but honnête ceux qui l'invoquent. Loin de là, elle trébuche le plus souvent «lle-même en ses propres œuvres : ou, si elle a quelques effets, ils sont ou funestes ou misérables. Elle montre comme réel ce qui ne l'est pas, renverse faussement nos espérances, invente des crimes, et se fait l'entremetteuse de honteux plaisirs. L'autre, mon fils, la sagesse véritable, dont la première n'est qu'une dégradation bâtarde, celle que nous cultivons dès notre jeunesse, nous tous prêtres et hommes de race prophétique, a les yeux fixés en haut vers les cieux ; elle converse avec les Dieux, entre en rapport avec les êtres d'une nature supérieure, étudie le mouvement des astres, et en tire la connaissance de l'avenir. Supérieure à toutes ces misères terrestres, elle n'a en vue que le bien, ne se propose pour but que l'intérêt de l'humanité. C'est elle qui, en me faisant qujtter à temps ma patrie, comme je te l'ai dit précédemment, m'a épargné des maux qu'elle m'avait prédits et la vue de la lutte fratricide de mes enfants. Mais, à l'égard de de ces maux, remettons-nous-en à la volonté des Dieux II. 9

et en particulier à celle des Destins ; car il dépend d'eux qu'ils arrivent ou n'arrivent pas. Peut-être même est-ce moins en vue de ces maux que pour me faire rencontrer Chariclée qu'ils m'ont imposé l'exil loin de ma patrie. Comment ils me la confièrent, tu l'apprendras par la suite.

XVII. y> Théagène entra donc en me saluant : après lui avoir rendu son salut, je le fis asseoir près de moi sur mon lit, et lui demandai ce qui l'amenait vers moi si matin. Il passa à plusieurs reprises la main sur son visage, et me dit : a Je suis dans une peine extrême ; mais je rougis de vous la découvrir. » Après ce peu de paroles il se tut. Il me sembla que c'était l'occasion de faire un peu de merveilleux avec lui, et de feindre de deviner ce que je savais fort bien. Prenant donc un visage plus riant : « Quoique vous hésitiez à me le déclarer, lui dis-je, rien n'échappe à notre science et aux Dieux : » Là, je m'arrêtai un peu pour faire sur mes doigts un calcul qui n'était qu'une feinte ; puis, agitant ma chevelure, et imitant les inspirés : « Tu aimes, lui dis-je, ô mon fils. » Il tressaillit à ce mot ; et quand j'ajoutai qu'il aimait Chariclée, persuadé que c'étaient les Dieux eux-mêmes qui me l'avaient révélé, peu s'en fallut qu'il ne tombât à mes pieds pour m'adorer. Je l'en empêchai. Il me prit alors la tête, l'embrassa à plusieurs reprises, rendit grâces aux Dieux de n'avoir point été trompé dans son attente, et me supplia d'être son sauveur. Il n'y avait point de salut pour lui, disait-il, s'il ne trouvait sur-le-champ quelque secours, tant était grand le mal qu'il endurait, tant était brûlante la passion qui le consumait, d'autant plus qu'il épïouvait pour la première fois les atteintes de l'amour. Car jusque-là, assurait-il avec forc^ serments, il n'avait eu commerce avec aucune femme. Il avait toujours dédaigné femmes, mariage, amours, quelque proposition qu'on lui eût faite, jusqu'au moment où la beauté de Chariclée l'avait vaincu. Ce n'était point

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