‹ Romans grecsChapitre 51 sur 179 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

la course ; puis, revêtu de toutes armes, il se plaça à la barrière, brûlant de s'élancer dans la carrière, impatient et se contenant à peine, jusqu'au moment où la trompette donna le signal. C'était un noble et admirable spectacle : tel Homère représente Achille luttant sur les bords du Scamandre. La Grèce entière était attentive et comme suspendue à cette étonnante lutte ; chacun faisait des vœux, comme s'il se fût agi de luimême, pour le triomphe de Théagène. Car il y a dans la beauté quelque chose qui charme et captive la bienveillance, même chez les simples spectateurs. Quant à Chariclée, rien ne saurait rendre son agitation : j'avais l'œil sur elle depuis longtemps, je la voyais à chaque instant changer de visage. Déjà avaient retenti aux oreilles de toute la multitude les noms des deux rivaux, Orménus d'Arcadie, et Théagène de Thessalie, proclamés par la voix du héraut ; les barrières étaient ouvertes, la course était engagée et l'œil avait peine à suivre les jouteurs dans la carrière. A ce moment il ne fut plus possible à la jeune fille de rester en place : elle s'agitait sur elle-même, elle trépignait ; il semblait que sa pensée fût emportée avec Théagène, et qu'elle le secondât en s'associant à sa course rapide. Tous les spectateurs étaient suspendus dans l'attente, pleins d'anxiété, moi surtout qui déjà avais pris en moimême l'engagement de veiller désormais sur lui comme sur un fils. — Je ne m'étonne nullement, dit Cnémon, de cette anxiété des témoins et des spectateurs, puisque moi-même je. crains en ce moment pour Théagène : aussi je vous prie de me dire sans délai s'il a été proclamé vainqueur.

IV. » Lorsqu'il eut parcouru la moitié de la carrière, mon cher Cnémon, il se tourna un peu, jeta sur Orménus un regard rapide,et tout aussitôt, levant son bouclier en l'air, la tête droite, les yeux attachés sur Chariclée, il s'élança vers le but comme une flèche et devança l'Arcadien de plusieurs brasses. Cette avance fut plus

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tard exactement mesurée. En arrivant à Gharicléey il se garda bien de modérer son élan et tomba sur son sein, comme si, emporté par Timpétuosité de sa course, il n'eût pu se retenir. 11 prit la palme, et je remarquai qu'en la prenant il embrassait la main de la jeune fille. — Cette victoire et ce baiser me rendent la vie, dit Cnémon; mais continuez. — Non-seulement tu ne te rassasies pas d'entendre raconter, Cnémon, mais tu es de plus invincible au sommeil ; déjà une grande partie de la nuit est passée, et tu te tiens éveillé sans t'ennuyer de la longueur du récit. — C'est que je ne pardonne pas à Homère, ô mon père, d'avoir dit que l'amour, comme tout le reste, engendre la satiété ; car, à mon avis, on ne se lasse jamais ni des plaisirs de l'amour, ni des récits amoureux. Que sera-ce donc si ce sont les amours de Théagène et de Chariclée qu'on raconte ? Quel est le cœur de fer ou de diamant qui ne serait charmé d'en entendre le récit, dût-il durer une année? Voyons donc la suite, je vous en prie. — Théagène fut couronné, proclamé vainqueur, et reconduit aux applaudissements de toute la multitude. Quant à Chariclée, sa défaite était évidente : elle était esclave de son amour plus encore qu'auparavant ; car elle avait revu Théagène, et la présence de ce qu'on aime est comme un aiguillon qui réveille la passion ; la vue enflamme la pensée, comme le bois sert au feu d'aliment. De retour chez elle, elle passa une nuit semblable aux précédentes, plus mauvaise même. Le sommeil me fuyait également : je cherchais comment nous pourrions cacher notre fuite ; je me demandais vers quels lieux le Dieu ordonnait de conduire les jeunes gens. Je reconnaissais bien que la fuite devait être dirigée par mer, guidé dans mes conjectures par ces paroles de l'oracle : Fendant les flots, ils viendront aux noires campagnes du soleil. Mais quant à savoir où il fallait les mener, je ne voyais qu'un seul moyen, c'était de me procurer, s'il était possible, la bandelette exposée

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