LIVRE IV
avec Chariclée, et sur laquelle était brodée, suivant ce qu'avait ouï dire Chariclës, Thistoire de sa naissance. Par là, sans doute, je connaîtrais sa patrie, ses parents, que je commençais déjà à soupçonner; peut-être même était-ce vers eux que les Destins m'ordonnaient de les conduire. Dominé par ces pensées, je me rends de bonne heure auprès de Chariclée : mais je trouve toute la maison en pleurs, surtout Chariclès ; je m'approche pour lui demander d'où vient tout ce trouble : « La maladie de ma fille a fait des progrès, dit-il ; la nuit a été beaucoup plus mauvaise que les précédentes. — Allez-vous-en, lui dis-je, et que tout le monde sorte; seulement qu'on m'apporte un trépied, du laurier, du feu et de l'encens, et que personne ne me trouble jusqu'à ce que j'appelle. » Sur l'ordre de Chariclès, on fit ce que javais demandé. Une fois seul et tranquille, je commençai à jouer mon personnage de théâtre : je fis brûler l'encens, murmurant quelque prière entre mes lèvres, passant et repassant lé rameau d'olivier au-dessus de Chariclée, en haut, en bas, de la tête aux pieds. En même temps je bail lais en entr'ouvrantla bouche, comme un homme qui s'endort, ou plutôt comme une vieille. Je prolongeai longtemps ce manège, m'évertuant à n'épargner aucune des momeries ordinaires sur moi-même et sur Chariclée. Cependant elle secouait de temps en temps la tête, et souriait ironiquement, me donnant à entendre que je perdais ma peine et n'entendais rien à sa maladie. Je m'assis alors plus près d'elle et lui dis: Ayez confiance, ma fille; la maladie est légère et facile à guérir ; un maléfice a été jeté sur vous ; c'était sans doute au milieu de la procession, et surtout au moment où vous avez décerné le prix. Je soupçonne même le principal auteur de la fascination : c'est Théagène, celui qui a fait la course armée; il ne m'a pas échappé qu'il ne vous perdait point de vue, et jetait sur vous des regards par trop ardents. — Pour celui-là dit-elle, qu'il m'ait ou non, regardée ainsi, je
102 THEAGENE ET CHARICLEE.
lui rends mille grâces : mais quelle est son origine, sa patrie ! car j*ai vu beaucoup de personnes le regarder avec étonnement. — Vous savez déjà qu'il est originaire de Thessalie ; le héraut vous Ta appris, lorsqu'il a proclamé son nom. Il se prétend issu d'Achille, et je le croirais volontiers, à en juger par sa stature et sa beauté, qui semblent confirmer cette illustre parenté. Toutefois, il n'est pas fier et intraitable comme Achille ; la douceur du caractère tempère en lui l'orgueil de l'âme. Mais, quelles que soient ses qualités, puisse-t-il endurer plus de maux encore qu'il n'en a fait, lui qui possède le mauvais œil et vous a fascinée par sa vue ! — mon père, dit-elle, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à nos souffrances ; mais pourquoi maudire celui qui ne nous a certainement fait aucun mal ; car ce n'est pas un maléfice qui me fait souffrir ; c'est quelqu'autre maladie, je pense. — Pourquoi donc nous la cacher, mon enfant, au lieu de nous la révéler avec confiance, afin que nous y apportions remède sur-lechamp? Ne suis-je pas votre père par l'âge, et plus encore par l'affection ? Ne suis-je pas l'ami de votre père, en communauté de sentiments avec lui? Dites-moi donc ce que vous souffrez : vous aurez en moi un confident discret; je m'engagerai même, si vous le voulez, sous la foi du serment. Parlez avec confiance, et n'ajoutez point à votre mal par le silence. Car, toute maladie connue dès le début est facile à guérir ; celle au contraire qui s'est longuement invétérée est à peu près incurable. Le silence est l'aliment des maladies ; mal déclaré est à moitié guéri.
V. » A cela elle ne répondit rien d'abord ; mais ses yeux trahissaient le trouble et les mille agitations de son âme. « Accordez-moi encore cette journée, ditelle ; je vous dirai tout ensuite, si déjà vous ne l'avez découvert vous-même, puisque vous prétendez être devin, » Je me levai alors et je sortis, après avoir engagé la jeune fille à profiter de cet intervalle pour mettre