‹ Romans grecsChapitre 53 sur 179 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

de côté toute fausse honte. En sortant, je rencontre Chariclès : « Eh bien, me dit-il, qu'avez-vous à m'annoncer? — Tout va bien, répondis-je; demain elle sera guérie du mal qui la tourmente, et quelqu'autre affection commencera, qui vous fera plaisir. Rien n'empêche, du reste, d'appeler un médecin. » Cela dit, je m'éloigne rapidement, pour ériter de nouvelles questions de sa part. J'avais à peine fait quelques pas hors de la maison, que j'aperçois Théagène : il errait aux abords du temple et de l'enceinte sacrée, et se parlait à lui-même, comme si c'eût été assez pour lui de la seule vue des lieux habités par Cbariclée. Je me détourne un peu et je passe outre, en affectant de ne pas le voir. Mais lui : « Salut, Calasiris, s'écrie-t-il ; écoutez-moi, car je vous attendais. » Je me détourne précipitamment, et je m'écrie à mon tour : « Quoi, Théagène, le beau Théagène ! je ne l'avais pas vu. — Pouvez-vous appeler beau, dit-il, celui qui n'a pas su plaire à Chariclée? » A ces mots, je feins de m'indigner : c< Ne cesseras-tu pas, lui dis-je, d'insulter et moi-même et mon art, grâce auquel elle est déjà éprise de toi, contrainte à t'aimer, au point de souhaiter ta vue comme celle de quelque être supérieur? — Que dites-vous, reprit-il, mon père? me voir, moi, Chariclée? Pourquoi ne m'avoir pas encore conduit à elle? « et déjà il court en avant. Je le saisis par sa tunique : » Arrête, mon ami, lui dis-je, quoique tu sois un redoutable coureur; ce n'est pas une proie qu'on puisse enlever, une chose vénale, facile à conquérir, à la discrétion du premier venu qui voudra s'en emparer. L'affaire demande de mûres réflexions pour arriver à bien, de nombreuses précautions pour s'accomplir sans danger. Ne sais-tu pas que le père de la jeune fille occupe à Delphes le premier rang? As-tu oublié les lois qui punissent de mort de pareils exploits? — Pour moi, dit-il, peu m'importe la mort, pourvu que je possède Chariclée ; cependant, si tel est votre avis, demandons-la en mariage

et allons trouver ie père. Aussi bien, nous ne sommes point indigne de Talliance de Chariclès. — Nous ne réussirions point, lui dis-je ; non pas qu'il y ait en toi rien à reprendre ; mais Chariclès Ta destinée depuis longtemps au fils de sa sœur. — Il lui en coûtera cher, dit Théagène, quel qu'il soit ; car personne, moi vivant, n'entrera dans le lit de Chariclée. Non, cette main et mon épée ne seront pas lâches et oisives à ce point ! — Cesse, lui dis-je ; rien de pareil ne sera nécessaire : seulement suis mes avis, et fais ce que je t'indiquerai. Pour le moment, retire- toi ; veille à ce qu'on ne te voie pas souvent avec moi ; viens me trouver seul à seul et sans bruit. » Il me quitta tout abattu.

VI. » Le lendemain, je rencontrai Chariclès. Il courut à moi, me prit la tête et m'embrassa à plusieurs reprises : « Voilà bien la sagesse ; voilà bien l'amitié, ne cessait-il de répéter ; vous avez fait merveille ; l'imprenable est prise ; l'invincible est vaincue ; Chariclée aime! » A ces mots, je me redressai, je relevai le sourcil et me mis à marcher gravement : « Il était évident, lui dis-je, qu'elle ne résisterait pas à ma première attaque; et cependant je n'ai employé aucun des grands moyens. Mais comment, Chariclès, avezvous reconnu qu'elle aime? — En suivant vos instructions, dit-il " j'ai mandé, pour la voir, les plus illustres médecins, comme vous l'avez prescrit, et je leur ai promis toute ma fortune, s'ils pouvaient la guérir. En arrivant, ils commencèrent par lui demander ce qu'elle éprouvait; mais elle se tourna d'un autre côté, sans vouloir leur répondre un seul mot, répétant sans cesse ce vers d'Homère : « Achille, fils de Pelée, de beaucoup le plus illustre parmi les Achéens. »

VII. Le savant Acestinus, que vous connaissez sans doute, lui prit la main malgré sa résistance, comme pour juger de son affection d'après le mouvement du pouls, qui indique, je crois, les battements du cœur. Après avoir prolongé longtemps cette observation, et

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