‹ Romans grecsChapitre 54 sur 179 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

promené ses regards sur elle à plusieurs reprises : « Chariclès, dit-il, il était inutile de nous mander ici; car les secours de la médecine ne peuvent rien absolument. — Dieux, m*écriai-je, que dites-vous! ma fille est-elle donc perdue sans aucun espoir? — Ne vous troublez pas, répondit-il; mais écoutez-moi : » Il me prit alors à part, pour n'être pas entendu de la jeune fille et des autres personnes : « Notre art, dit-il, prétend guérir les maladies du corps ; celles de Tâme ne nous concernent pas directement ; seulement, quand rame participe aux souffrances du corps, elle participe aussi à sa guérison. Chez cette jeune fille, ce qui est malade, ce n'est point le corps. Car il n'y a chez elle ni surabondance d'humeurs, ni douleurs et pesanteurs de tête, ni fièvre brûlante ; le mal ne tient donc pas au corps; il ne réside ni dans l'ensemble, ni dans aucune des parties; cela est évident et incontestable. » J'insistais cependant, je le suppliais de me dire s'il comprenait quelque chose à son mal. « Eh quoi! dit-il, l'enfant ne sait-elle pas elle-même que c'est une affection de l'âme, et que sa maladie est évidemment l'amour? Ne voyez-vous pas comme ses yeux sont gonflés et hagards, son visage pâle, quoiqu'elle n'accuse aucune douleur d'entrailles? Son esprit divague; elle dit tout ce qui se présente; elle a des insomnies que rien n'explique ; elle a perdu tout-à-coup son embonpoint. Il vous faut, Chariclès, trouver quelqu'un qui la guérisse, et ce ne pourra être que celui pour qui elle soupire. » Cela dit, il m'a quitté; et moi j'accours à vous, mon sauveur et mon Dieu; vous seul pouvez la soulager, je le sais, et elle le sent elle-même ; car aux nombreuses questions que je lui ai faites sur §on état, sur son mal, elle ne m'a répondu qu'une seule chose, qu'elle ignorait ce qu'elle avait, mais qu'elle savait bien que Calasiris seul pouvait la guérir, et qu'elle me priait de vous appeler auprès d'elle. De là surtout j'ai conclu qu'elle avait été subjuguée par votre science. — Mais, lui II. 10

106 THEAGENE ET CHARICLEE.

dis-je, puisque vous m'assurez qu'elle aime, savezvous qui? — Non, par Apollon, répondit-il; comment et d'oà le saurais-je? Je donnerais tout ce que je possède, pour qu'elle aimât Alcamène, le fils de ma sœur, que je lui ai dès longtemps destiné pour époux, autant du moins que cela dépend de ma volonté. » Je lui dis que, pour s*en assurer, il n'avait qu'à lui amener le jeune homme et à le lui faire voir. Il goûta cet avis et me laissa. Mais au moment de ia plus grande affluencesur la place publique*, il m'aborda de nouveau : « Vous allez apprendre, me dit-il, une fôcheuse nouvelle : l'enfant est comme possédée de quelque démon, tant son état est étrange : j'avais amené Alcamène, suivant vos instructions, et je le lui présentai vêtu avec la plus grande recherche. Mais elle se mit à pousser de grands cris, comme si on lui eût montré la tête de Méduse, ou quelqu'autre monstre pareil, à détourner les yeux de l'autre côté de la chambre, et à serrer ses mains autour de son col, comme si elle eût voulu en faire un lacet pour s'étrangler; elle jurait qu'elle allait en finir, si nous ne sortions au plus vite. Nous l'avons laissée, plus prompts que la parole; car, que faire à la vue d'une aussi étrange folie? Nous avons de nouveau recours à vous, pour vous supplier de ne pas la laisser périr, de ne point tromper nos vœux. — O Chariclès, lui dis-je, vous ne vous trompez pas en disant qu'elle est possédée de quelque démon; elle est tourmentée par les puissances que j'ai moi-même envoyées contre elle, puissances redoutables, comme il était nécessaire avec elle, pour la contraindre à faire ce qui n'est conforme ni à sa nature, ni à sa volonté. Mais quelque génie contraire me paraît entraver la conjuration et lutter contre les ministres de mes volontés. Le moment est donc venu, n'en doutez pas, de me montrer la bandelette exposée à côté de l'enfant

1 Vers midi.

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