LIVRE IV
avec d'autres signes de reconnaissance; car je crains qu'elle ne soit couverte de caractères magiques, et qu'un ennemi de cette enfant n'y ait, dès sa naissance, gravé à dessein des enchantements qui torturent son âme, afin qu'elle vécût sans amour, sans postérité. »
VIIJ. » Il approuva et m'apporta peu après la bandelette. Je lui demandai à l'étudier à loisir, et l'emportai avec son aveu. Rentré chez moi, je me mis à la lire sans perdre un instant. Elle était en langue éthiopique; les caractères n'étaient pas démotiques, mais bien royaux, c'est-à-dire analogues à ceux que les Egyptiens appellent hiératiques. Je lus l'écriture et j'y trouvai ce qui suit : « Persina, reine des Éthiopiens : pour toi, quelque nom que tu portes, toi qui n'es ma fille que par les douleurs, je grave ce dernier présent, j'écris cette lamentation. » Je tressaillis, Cnémon,au nom de Persina ; cependant je continuai à lire ce qui suit : « Je n'ai commis aucune faute, mon enfant, en t'exposant à ta naissance, et en te dérobant à la vue de ton père Hydaspe; j'en prends à témoin le Soleil, chef de notre race. Cependant, pour me justifier à tes yeux, ma fille, si tu survis, aux yeux de celui qui te recueillera, si Dieu t'envoie quelque sauveur, aux yeux de tous les hommes, je veux te révéler les secrets motifs qui m'ont forcée à t'exposer. Nous avons pour ancêtres, parmi les Dieux, le Soleil et Bacchus ; parmi les Héros, Persée, Andromède et Memnon. Ceux qui ont élevé successivement les constructions des palais des rois, les ont ornées de peintures dont nos ancêtres ont fourni le sujet. Dans les appartements des hommes et sous les portiques, sont représentées les images et les actions des autres Dieux et Héros; dans celui des femmes, les amours d'Andromède et de Persée. C'est là que nous nous trouvions un jour avec ton père : dix années s'étaient écoulées dépuis qu'il m'avait connue comme épouse, et nous n'avions pas eu d'enfants. Nous reposions ensemble, vers midi, accablés par la
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chaleur de l'été; ton përe eut alors commerce avec moi, poussé, mejura-t-il, par un songe, et je sentis' aussitôt que j'étais enceinte. De ce moment, jusqu'à mes couches, ce ne furent que fêtes publiques, sacrifices d'action de grâces, offerts aux Dieux pour l'espoir donné au roi d'un héritier de sa race. Cependant tu vins au jour avec la peau blanche, couleur inconnue chez les Ethiopiens. J'en savais bien le motif; car au moment de notre union avec ton père, mes yeux étaient tombés sur une peinture représentant Andromède complètement nue; c'était le moment où Persée la ramène du milieu des rochers ; et l'enfant conçu par moi avait malheureusement une entière ressemblance avec elle. Je résolus donc de me soustraire à la honte et à la mort ; car j'étais persuadée que ^ ta couleur me convaincrait d'adultère, mon aventure ne pouvant trouver créance auprès de personne; je me résignai, par intérêt pour toi-même, à te confier aux chances de la fortune, préférables pour toi à une mort certaine, ou tout au moins au renom de fille bâtarde. Je feignis avec mon mari que tu étais morte en naissant, et je t'exposai secrètement. Avec toi je déposai le plus de richesses que je pus, comme salaire de celui qui te sauverait; j'y joignis encore d'autres parures, en particulier cette bandelette et ce récit de ton infortune et de la mienne, que j'ai écrit avec les larmes versées sur toi, avec mon sang, ô mon premier enfant, ô source de mes douleurs. Mais, ô douce petite, ma fille pour un instant, si tu survis, souviens-toi de ta noble origine, pratique la chasteté qui est la seule marque dislinctive d'un femme vertueuse; que la noblesse de tes sentiments rappelle et le trône et ceux dont tu es issue. Parmi tous les objets précieux exposés avec toi, souviens-toi de réclamer un anneau et de ne t'en point dessaisir : c'est celui que me donna ton père en m'épousant; il porte gravée à l'entour la devise royale; au chaton est enchâssée une pierre sacrée.