LIVRE IV
de violer. Et moi, je viens accomplir sa prière et mes serments. Ce n*est point, il est vrai, dans ce but que j'avais entrepris ce voyage; mais les Dieux ne pouvaient me donner une plus douce compensation de Texil que je me suis imposé par leur inspiration. Depuis longtemps, vous le savez, je suis assidu auprès de vous ; je n'ai manqué à aucun des soins, à aucun des égards que je vous dois. Si j'ai gardé le silence, c'est que j'attendais une occasion favorable. Je voulais, avant tout, me procurer par quelque moyen la bandelette qui seule pouvait confirmer auprès fie vous mon récit. Si donc vous consentez à suivre mes conseils, et à fuir d'ici avec moi, avant d'être forcée dans votre volonté, peut-être même par la violence (car déjà Chariclès hâte activement votre mariage avec Alcamène); vous pouvez recouvrer un rang, une patrie, des parents : vous pouvez avoir pour époux Théagène, disposé à nous suivre en quelque lieu de la terre que nous voudrons ; vous échangerez enfin cette vie d'exil sur une terre étrangère, contre la royale existence qui vous attend dans votre patrie ; vous y régnerez avec celui qui vous est le plus cher au monde, s'il faut en croire les promesses des Dieux, les présages et l'oracle d'Apollon. » En même temps, je lui rappelai l'oracle et lui en expliquai le sens. Chariclée le connaissait déjà, car il courait de bouche en bouche, et beaucoup de personnes avaient cherché à l'interpréter. Ces ouvertures la jetèrent dans une sorte de stupeur. « Soit, dit-elle, les Dieux le veulent ; vous me le déclarez , et je vous crois ; mais que faut-il faire, ô mon père? — Feindre de consentir à épouser Alcamène. — C'est une dure nécessité , me répondit-elle ; que dis-je ! c'est une honte, de paraître, même en paroles, préférer un autre à Théagène : mais puisque je m'en suis remise aux Dieux et à vous, mon père, quel est le but de cette feinte, quel moyen aurons-nous de sortir d'embarras sans passer à l'action? — Les faits vous l'apprendront,
lui dis-je : bien souvent les femmes, lorsqu'elles sont prévenues à Tavance, craignent et hésitent; tandis que, si tout d'abord on se met résolument à l'œuvre, elles vont au but avec plus de confiance. Suivez seulement mes conseils en toutes choses; pour le moment, accommodez-vous aux desseins de Chariclès pour ce mariage; car il ne fera rien sans mon assentiment. » Elle me le promit, et je la laissai tout en larmes,
XIV. « A peine sorti de la chambre, je vois Charidës, triste, morne et abattu : a Eh quoi ! lui dis-je, quel h^mme êtes-vous ! Vous devriez venir avec moi vous réjouir et offrir aux Dieux des sacrifices d'action de grâces, puisque vos vœux sont enfin réalisés, et qu'à force de temps etde soins, grâce à mascience, Chariclée a été amenée à désirer le mariage : tout au contraire, vous voilà sombre, pensif, presque en larmes, dans un état que je ne saurais comprendre. — En peut-il être autrement, dit-il, quand celle qui fut toute la joie de ma vie doit être transportée peut-être dans d'autres contrées, avant l'accomplissement de ce mariage dont vous parlez, si j'en dois croire mes songes et en particulier celui qui m'a troublé la dernière nuit? Il me semblait qu'un aigle, s'élançant de la main même d'Apollon, fondait sur moi à tire-d'ailes, arrachait de mon sein ma pauvre enfant, et s'envolait avec elle jusqu'aux extrémités de la terre, dans des lieux remplis de spectres sombres et ténébreux. Je n'ai pu savoir enfin ce qu'il avait fait de ma fille, la distance infinie qui me séparait de lui ne permettant plus à ma vue de suivre son vol. »
XV. » A ce récit, je compris tout d'abord la portée du songe : cependant, pour le tirer de son abattement, et éloigner de lui tout soupçon de ce qui se préparait, je lui dis : « Vous qui êtes {w^tre, que dis-je ! prêtre du Dieu prophète par excellence, vous me paraissez peu versé dans l' interpréta tion des songes: le vôtre ne signifie qu'une chose, l'hymen prochain de votre