LIVRE IV
fille : Taigle est Tépoux qui doit vous l'enlever, avec l'assentiment d'Apollon qui lui présente en quelque sorte son fiancé par la main. Et voilà la vision qui vous met hors de vous ! voilà le songe qui vous jette dans de telles perplexités! Gardons-nous, Chariclès, de tout murmure; soumettons-nous aux décisions de la sagesse souveraine, et appliquons-nous à fortifier encore les bonnes dispositions de la jeune fille. — Et comment, me dit-il, pourrait-on les fortifier encore? — Si vous avez, lui dis-je, en réserve quelque part, quelque objet précieux, des vêtements brochés d'or, un collier de grand prix, donnez-les lui comme présents de noces au nom de son futur époux, et par ces présents rendez-lui Chariclée favorable : car l'or et les pierres précieuses ont pour les femmes un attrait irrésistible. Il faudra hâter la conclusion du mariage, pendant que la passion que je lui ai inspirée par mon art conserve encore chez elle toute sa puissance. — A moi ne tienne, dit Chariclès ; soyez persuadé que je ne négligerai rien. » Aussitôt il courut tout joyeux, tant il avait hâte de voir réalisé ce que je venais de dire. J'ai su plus tard qu'il avait, sans différer, suivi mon conseil et porté à Chariclée, comme présents de noces de la part d'Alcamëne, les vêtements de prix et le collier de diamants d'Ethiopie quePersina avait fait exposer avec sa fille.
XVI. » Je rencontrai ensuite Théagène, à qui je demandai où se trouvaient ceux qui dans la procession avaient formé son cortège. « Les jeunes filles, me dit-il, sont déjà parties ; elles ont pris les devants parce qu'elles marchent plus lentement : quant aux jeunes gens, ils ne se contiennent plus d'impatience et s'assemblent en tumulte pour retourner chez eux. » Sur cette réponse, je lui prescrivis ce qu'il devait leur dire, ce qu'il avait à faire lui-même ; je lui recommandai d'observer attentivement le signal que je devais lui donner, et, l'heure et le moment favorable arrivés, je le quittai,
116 * THEAGENE ET CHARICLEE.
Je me dirigeai vers le temple d'Apollon , afin de prier le Dieu de présider lui-même, par quelque révélation, à la fuite de ces jeunes gens. Mais l'esprit divin est plus rapide que la pensée : quand on agit suivant ses volontés, il vient en aide; souvent même, avant d'avoir été invoqué, son bienveillant appui va au devant de la prière. C'est ainsi que, dans cette circonstance, le Dieu de Pythos devança mes questions par sa réponse, et me fournit par les faits mêmes les indications dont j'avais besoin. Je me dirigeais, comme je l'ai dit, vers l'oracle, préoccupé de mes pensées, lorsqu'une voU m'arrêta au passage : a Hâtez-vous, mon ami; ce sont des hôtes qui vous appellent. » C'étaient des gens qui célébraient, au son des flûtes, un festin en l'honneur d'Hercule. A ces mots, je m'arrêtai ; car il ne m'était pas permis de passer outre sans tenir compte de cet appel providentiel. Lorsqu'ils me virent offrir en sacrifice de l'encens, et faire des libations avec de Teau, ils parurent sourire de la somptuosité de mes offrandes ; néanmoins, ils m'invitèrent à partager leur festin, ce à quoi je consentis également. Je me plaçai sur un lit parsemé de myrte et de laurier, à l'usage des invités, et je ne goûtai qu'aux mets qui sont ma nourriture habituelle. « Mes amis, leur dis-je ensuite, je n'ai pas autrement besoin de mets délicats ; mais je ne sais rien encore sur vous ; il est temps de me dire qui vous êtes et d'où vous venez ; car il ne serait ni convenable, ni honnête, quand on a pris part aux mêmes libations, mangé à la même table, quand on a inauguré l'amitié avec le sel sacré, de se séparer sans se connaître mutuellement. » Ils me dirent qu'ils étaient Phéniciens, originaires de Tyr, marchands de profession, et qu'ils allaient à Carthage, en Lybie, avec un bâtiment chargé de produits de rinde, de TÉthiopie et de la Phénicie. « Pour le moment, ajoutèrent-ils, nous célébrons par un festin en l'honneur d'Hercule la victoire de ce jeune homme. — Ils me montraient celui qui était assis au-dessus de