LIVRE IV
moi; car i\ a remporté ici le prix de la palestre, et. a montré aux Grecs Tyr victorieuse. Après avoir doublé le cap Malée, contrariés par les vents, nous avions abordé à Tîle de Céphalénie, lorsqu'il nous jura par Hercule, protecteur de notre pays, qu'une victoire pythique lui avait été prédite en songe, ce qui nous détermina à nous détourner de notre route pour venir aborder ici. Les faits ont justifié la prédiction : simple marchand jusqu'ici, nous l'avons vu briller parmi les vainqueurs. 11 célèbre maintenant, en l'honneur du Dieu qui l'a averti, ce sacrifice d'actions de grâce pour le remercier de la palme qu'il a remportée, et aussi pour obtenir une heureuse navigation : car nousdevons, mon ami, lever l'ancre à l'aurore^ si les vents soufflent suivant nos désirs. —Vraiment, vous partez? — Nous partons, reprirent-ils. — Alors vous m'aurez pour compagnon de route, si vous le voulez ; car j'ai l'intention d'aller pour quelque affaire en Sicile; et cette île, fouê le savez, se trouve sur votre passage pour aller en Libye. — Si vous le désirez, dirent-ils, nous regarderons comme une grande faveur la compagnie d'un Grec, d'un homme sage, et, à en juger par l'apparence, chéri des Dieux. — Je le désire, sans doute, si vous pouvez m'accorder une seule journée pour mes préparatifs. — Prenez celle de demain, à la condition seulement d'être le soir au bord de la mer ; car les nuits ne sont nullement à dédaigner pour nous, à cause du vent qui souffle alors de terre et pousse doucement les vaisseaux. » Je convins de m'y trouver, après leur avoir toutefois fait promettre sous la foi du serment de ne pas prendre la mer avant le moment fixé.
XVII. » Je les laissai tout occupés encore de leurs flûtes et de leurs danses : une sorte de lyre jouait un air vif et rapide, aux accords duquel ils se livraient à une danse assyrienne, tantôt s'élançant légèrement en l'air, tantôt fléchissant tous ensemble le genou jusqu'à terre, en pirouettant sur eux-mêmes comme des pos- 11. 11
118 THEAGENE ET CHAHICLEE.
sédés. En arrivant auprès deChariclée, je la trouvai le sein encore paré des bijoux de Charidès, et occupée à les admirer. J'allai ensuite trouver Théagène, et après les avoir prévenus l'un et l'autre de ce qu'ils auraient à faire et de l'heure du départ, je rentrai chez moi pour me tenir prêt à tout événement. Le lendemain tout se passa comme il suit : au milieu de la nuit, lorsque la ville fut plongée dans le sommeil, une bande armée envahit la demeure de Charidès : Théagène dirigeait cette entreprise amoureuse à la tête de son cortège déjeunes gens, transformé en troupe de guerre. Ils poussèrent tout-à-coup de grands cris, entre-choquèrent leurs boucliers, de manière à- glacer de terreur tous ceux qui pourraient les entendre, et se précipitèrent dans la maison à la lueur des torches. La porte céda ^ns peine, les fermetures étant disposées à l'avance de manière à s'ouvrir aisément. Charidée, précédemment fffévenue, avait tout arrangé et se prêta sans résistance à cette violence. Ils l'enlevèrent et emportèrent avec elle une grande quantité d'effets, sans rien omettre de ce qui pouvait lui être agréable. Une fois hors de la maison, ils poussèrent le cri de guerre, firent retentir bruyamment leurs boucliers, coururent par toute la ville et jetèrent les habitants dans une indicible terreur; la nuit, l'heure indue qu'ils avaient choisie à dessein, les éclats de l'airain renvoyés parles échos du Parnasse, ajoutaient encore au trouble général. Ils traversèrent ainsi la ville de Delphes, jetant tour à tour et sans interruption le cri de : « Charidée ! Charidée! »
XVIII. » Une fois hors de la ville, ils poussèrent en toute hâte leurs chevaux vers les montagnes des Locriens et des OEtéens. Théagène et Charidée se séparèrent des Thessa liens, comme nous en étions convenus, et vinrent secrètement se réfugier auprès de moi. Prosternés à mes genoux, ils les tinrent longtemps embrassésy tout tremblants et ne cessant de répéter :