‹ Romans grecsChapitre 62 sur 179 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« Sauvez-nous, mon père. » Charielée ne prononçait que ces seules paroles, les yeux attachés à la terre, la rougeur au front, tout émue encore de ce qui venait de se passer. Mais Théagène y ajoutait mille autres supplications : a Sauvez, disait-il, des étrangers, des suppliants sans patrie, qui ont renoncé à tout pour ne conserver d'autre bien que leur amour réciproque; sauvez des malheureux désormais asservis à la fortune, esclaves d'un chaste amour; des exilés volontaires, mais pleins de courage, qui ont mis en vous tout leur espoir de salut. » Je me sentais brisé par ces paroles ; je pleurais, non pas des yeux, mais intérieurement; je me soulageais par ces larmes de Tâme qu'ils ne pouvaient voir. Je les relevai, je leur prodiguai les encouragements, et leur dis d'avoir bon espoir dans l'issue d'une entreprise commencée sous les auspices de la Divinité. « Je m'en vais, leur dis-je ensuite, disposer ce qui reste à faire ; attendez-moi ici même, et vefllet par dessus tout à n'être vus de personne. » A ces mots je me disposai à partir; mais Charielée me saisit par mon manteau et me retint en s'écriant : « mon père, c'est débuter par en agir mal avec moi, ou plutôt par me trahir, que de partir ainsi en me laissant seule, confiée aux soins de Théagène, sans songer combien un amant est un gardien peu sûr, quand il a en sa possession ce qu'il aime, surtout seul et loin de ceux qui peuvent lui inspirer le respect. H s'enflamme davantage encore quand il voit ce qu'il convoite à ses pieds et sans défense. Aussi ne vous laisserai-je point aller qu'un serment ne m'ait garanti, et pour le présent et plus encore pour l'avenir, que Théagène n'aura aucun commerce amoureux avec moi, avant que j'aie recouvré ma famille et ma maison, ou du moins, si les Dieux doivent tromper cet espoir, avant que je sois devenue sa femme de mon plein consentement. Autrement jamais ! » J'admirai la sagesse de ces paroles et me rangeai de tout point à son avis. Lorsque j'eus al-

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lumé du feu au foyer, en guise d'autel, et sacrifié Tencens, Théagène jura, tout en disant qu'on lui faisait injure par cette précaution du serment qui ne permettrait plus à la loyauté de son caractère de se manifester ; qu'il ne lui serait plus possible enfin de montrer que sa réserve était libre et volontaire, puisqu'elle passerait pour imposée par la crainte des Dieux. Cependant il jura par Apollon Pythien, par Diane, Vénus même et les Amours, de faire tout ce que voulait et ordonnait Ghariclée.

XIX. » Ils prirent les Dieux à témoin de cet engagement, et se firent mutuellement mille autres serments du même genre. Pour moi, je courus en toute hâte auprès de Chariclès : la maison était pleine de confusion et de deuil; déjà les serviteurs étaient venus annoncer l'enlèvement de la jeune fille; les citoyens se pressaient en foule vers la maison, et entouraient Cha- Mclès. Il était tout en pleurs, ignorant encore comment les choses s'étaient passées, incertain, ne sachant que décider. « gens aveugles! leur criai-je de toute ma force ; il semble que vous ayez perdu le sens. Jusques à quand resterez-vous ainsi sans mot dire, sans rien faire, comme si avec ce malheur vous eussiez perdu la raison? Pourquoi n'êtes- vous pas déjà en armes, sur les traces des ennemis? Ne songez-vous point à les poursuivre, à châtier les auteurs de cette injure? — Peut-être, dit Chariclès, est-il superflu de lutter contre cette infortune. C'est là, je le sens, un châtiment que m'inflige la colère céleste : car, du jour où, pénétrant dans le sanctuaire à une heure indue, j'ai vu ce qui est interdit aux regards, le Dieu m'a prédit que, pour avoir contemplé ce que je ne devais point voir, je serais privé de la vue de ce que j'ai de plus cher. Cependant rien n'empêche de lutter, comme on dit, contre les Dieux, d'envoyer à la poursuite des ravisseurs et de rechercher l'auteur de ce cruel malheur. — C'est le Thessalien, m'écriai-je, celui que vous aviez en

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