LIVRE IV
SI haute estime et que vous vouliez me donner pour ami ; c'est Tbéagène, aidé des jeunes gens ses compagnons. Peut-être en trouverez-vous quelques-uns par la ville; car ils ne l'avaient point encore quittée ce soir. Levez- vous donc et convoquez l'assemblée du peuple. » — On suivit cet avis : les stratèges firent faire par la ville la proclamation d'usage au son de la trompette et appelèrent l'assemblée à se réunir. Le peuple accourut aussitôt et un conseil de nuit se tint au théâtre. Lorsque Chariclès s'y présenta, sa vue seule fit tout-à-coup éclater la foule en sanglots. Vêtu de noir, le visage et la tête couverts de cendre, il parla ainsi : a Peut-être, habitants de Delphes, en voyant l'excès de mes maux, vous figurez-vous que c'est pour vous parler de moimême que je me présente devant vous et que j'ai convoqué cette assemblée : sans doute j'aurais dû mourir mille fois, maintenant que ma maison est déserte, dévastée par la colère céleste, vide désormais de ce que j'avais de plus cher, de celle qui était à elle seule toute ma société : cependant un vain espoir, cette commune erreur de tous les hommes, me fait encore supporter l'existence en me berçant de la possibilité de retrouver ma fille; mais ce qui me soutient surtout, c'est ma confiance dans cette ville, que je veux, avant de mourir, voir tirer vengeance des ennemis qui nous ont outragés. A moins cependant que quelques Thessaliens imberbes ne vous aient ravi aussi votre libre et généreuse ardeur, le noble ressentiment des injures faites à votre pays, aux Dieux de la patrie. Car (et c'est là le comble de la honte), ce sont quelques enfants, des choristes, de simples servants dans une pompe religieuse, qui s'en vont ainsi après avoir foulé aux pieds la première ville de la Grèce, dépouillé le temple d'Apollon de son plus précieux trésor, Chariclée ! hélas ! mes yeux et ma vie. cruel acharnement des Dieux à me poursuivre ! Ma première fille, vous le savez, celle qui était de mon sang , s'est éteinte avec les flambeaux de son n. 11.
122 THÉAGENE ET CHARICLEE.
hyménée ; sa mère m'a été enlevée avec elle dans les premiers transports de sa douleur ; j'ai quitté ma patrie en exilé. Mais tous ces maux m'étaient devenus tolérables quand j'eus rencontré Chariclée : Chariclée était ma vie, mon espoir, l'avenir de ma race; Chariclée était ma consolation, mon ancre de salut. Elle aussi m'est arrachée, emportée par cet ouragan qui est venu fondre sur moi. Et ce n'est point là un simple accident, un malheur fortuit : les Dieux ont choisi l'instant le plus pénible pour moi, celui-là même où ils ont coutume de se jouer de moi si cruellement; ils me l'arrachent presque du milieu du lit nuptial, quand tous vous venez d'apprendre son prochain mariage. » XX. » Il parlait encore, abîmé tout entier dans sa douleur et ses larmes, lorsque le stratège Hégésias l'arrêta et le fit éloigner. <c Citoyens , dit-il , Chariclès pourra, maintenant et plus tard, s'abandonner à ses gémissements; mais nous, ne nous laissons point submerger par sa douleur et comme emporter à notre insu au courant de ses larmes : ne perdons pas l'occasion, chose décisive en toute circonstance, mais surtout à la guerre. Si à l'instant, au sortir de l'assemblée, nous commençons la poursuite, nous pouvons espérer surprendre l'ennemi, pendant qu'il fuit encore mollement, persuadé que nous sommes occupés de nos préparatifs. Mais si, occupés à nous attendrir, ou plutôt à sangloter comme des femmes, nous leur permettons par nos lenteurs de prendre l'avance, il ne nous restera plus qu'à servir de risée aux hommes, que dis-je, à des enfants! J'opine donc pour qu'on les saisisse au plus vite, qu'on les mette en croix, et qu'étendant le châtiment à toute leur race, on voue leurs descendants à l'infamie. Rien ne sera plus facile que de soulever l'indignation de leurs compatriotes contre ceux d'entre eux qui pourraient échapper, et contre toute leur lignée : il suffira d'interdire aux Thessaliens, par un décret, la procession et les sacrifices expiatoires en l'honneur du