‹ Romans grecsChapitre 70 sur 179 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

gands les avaient dépouillés. Cbariclée changea de vêtements, déposa dans un sachet son collier, la bandelette, son habit sacerdotal, et jeta par-dessus pour les cacher quelques autres objets sans valeur. Elle donna à porter à Théagène son arc et son carquois, fardeau bien doux pour lui, armes propres du Dieu qui présidait à ses destinées. Déjà ils étaient au bord du lac et se disposaient à monter sur une barque, lorsqu'ils virent une multitude armée cingler directement sur rile.

YI. Frappés de vertige à cet aspect, ils restèrent muets de stupeur, comme s'ils eussent renoncé à lutter contre la fortune qui les frappait ainsi coup sur coup. Longtemps ils demeurèrent dans cet état : déjà les nouveaux venus allaient aborder, lorsque Cbariclée proposa de fuir et de se cacher dans la caverne pour leur échapper, s'il était possible. En même temps elle se mit à courir. Mais Théagène la retint, et lui dit : « Jusques à quand fuirons-nous la destinée qui nous poursuit partout? Cédons à la fortune; ne luttons point contre la force qui nous entraîne. Nous n'y gagnerions que de vains errements, une vie vagabonde et les outrages sans fin du Dieu qui nous poursuit. Ne vois-tu pas comment à la fuite il ajoute encore les violences des pirates, comment à nos misères sur mer il s'ingénie à faire succéder sur terre de plus intolérables maux? Tout à l'heure la guerre ; un instant après les brigands. 11 vient de nous jeter en captivité, et tout aussitôt il nous abandonne seuls et sans secours; il nous fait entrevoir la délivrance, la liberté de fuir, et aposte des ennemis pour nous massacrer : ainsi nous poursuit-il de ses coups, se jouant de nos misères, et faisant de notre vie comme une représentation scénique, un lugubre drame. Pourquoi ne pas couper court à ses tragiques desseins en nous livrant à ceux qui veulent nous égorger, de peur qu'il ne s'acharne à couronner son œuvre par un dénouement plus horrible

182 THEAGENE ET CHARICLEE.

encore et ne nous contraigne à nous tuer de nos propres mains?

VIL Chariclée n'approuvait pas entièrement ces paroles : elle avouait qu'il avait raison d'accuser la fortune; mais ce qu'elle ne pouvait approuver, c'était de se remettre eux-mêmes entre les mains des ennemis. 11 n'était pas évident, suivant elle, qu'ils seraient tués tout d'abord ; car le Dieu contre lequel ils luttaient n'était pas assez bon pour mettre sitôt fin à leurs maux par la mort. Peut-être ne voulait-il les sauver que pour les réserver à l'esclavage, pour les livrer aux indignes outrages, aux odieuses violences de cruels barbares. « Mettons tout en œuvre, dit-elle, pour échapper à cette nécessité ; puisons dans l'expérience du passé quelque espoir d'une heureuse issue ; car bien des fois déjà nous sommes sortis de situations plus désespérées. — Faisons comme tu veux, » dit Théagène ; et il survit ses traces, comme entraîné par elle. Cependant ils ne purent atteindre à temps la caverne ; car, pendant qu'ils observaient ceux des ennemis qu'ils avaient en face, ils ne virent pas un groupe qui avait abordé sur un autre point de l'île et les enveloppait par derrière. En les apercevant, ils s'arrêtèrent comme anéantis : Chariclée se réfugia sous la protection de Théagène; afin que, s'il lui fallait mourir, ce fût du moins entre ses bras. Quelques-uns de ceux qui arrivaient sur eux levaient déjà le bras pour les frapper; mais, quand les deux jeunes gens jetèrent les yeux sur les assaillants, l'éclat de ces regards éblouit les barbares ; le cœur leur manqua ; leurs mains retombèrent ; car même le bras d'un barbare paraît s'abaisser devant la beauté ; les yeux les plus farouches s'adoucissent à la vue de ce qui est aimable.

Vlll. Us prirent les jeunes gens et les conduisirent en toute hâte à leur chef, chacun voulant être le premier à lui off'rir la plus belle part du butin. C'était, du reste, le seul qu'ils dussent lui présenter; car aucun

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