LIVRE V
d'eux ne trouva rien autre chose, quoiqu'ils parcourussent l*île dans tous les sens et Teussent entourée tout entière comme d'un réseau d'armes. Tout avait été dévoré par le feu dans le précédent combat, à l'exception de la caverne dont Texistence leur était inconnue. Les prisonniers furent donc amenés au commandant. Il se nommait Mitranës, chef des gardes d'Oroondatès, satrape d'Egypte au nom du Grand Roi. Naùsiclès l'avait décidé, moyennant une forte somme, comme nous l'avons vu, à venir dans l'île chercher Thisbé. Lorsque Théagène et Chariclée furent arrivés près du chef, invoquant avec ferveur les Dieux sauveurs, Naùsiclès, à leur vue, imagina aussitôt un stratagème bien digne d'un marchand; il s'élança avec transport et courut au-devant d'eux en s'écriant : c< C'est elle-même, c'est Thisbé, celle que m'avaient enlevée ces misérables pâtres ; je la retrouve , grâce à vous et aux Dieux, Mitranès. » Et tout aussitôt il s'empara de Chariclée, en affectant une joie immodérée : en même temps il l'exhortait à déclarer elle-même qu'elle était Thisbé, si elle voulait se sauver; il la suppliait à voix basse et en langue grecque pour n'être pas entendu des assistants. La supercherie lui réussit :Chariclée,quand elle l'entendit parler la langue grecque, conjectura que cet homme pouvait lui être de quelque utilité, et se prêta à jouer le rôle qu'il lui demandait. Lorsque Mitranès lui demanda son nom, elle déclara qu'elle s'appelait Thisbé. Naùsiclès courut alors à Mitranès, lui embrassa la tête à plusieurs reprises, exalta sa fortune et flatta l'orgueil du barbare ep vantant ses succès dans mille autres guerres et le bonheur avec lequel il avait mené à fin l'expédition actuelle. Mitranès, tout enivré de ces éloges, et persuadé par ce nom menteur que Naùsiclès disait vrai, fut néanmoins frappé de la beauté de Chariclée ; car, même sous ses humbles vêtements, elle brillait semblable aux rayons de la lune, quand ils se font jour à travers un nuage. Cependant la promptitude avec laquelle fut conçu le II. 12.
134 THEAGENE ET CHARICLEE.
stratagème prévint la légèreté de son esprit , et ne lui laissa pas le temps du repentir : a Prends*la donc, ditil, puisqu'elle t'appartient, et emmène-la.» Et il laror mit entre ses mains. Mais les regards qu'il ne cessait de jeter de son côté montraient bien que c'était à regret, parce qu'il était payé d'avance, qu'il renonçait à la possession de la jeune fille, a Quant à celui-ci, sgouta-t-il,en désignant Théagène, quel qu'il soit, c'est mon butin ; qu'il me suive sous bonne garde. Je veux l'envoyer à Babylone ; car il est de bonne mine et digne de servir k la table du roi. »
iX. Après cet entretien , ils repassèrent le lac et se séparèrent : Nausiclès prit avec Chariclée le chemin de Chemmis : Mitranès se dirigea vers d'autres bourgades de sa juridiction, et, sans différer, envoya Théagène, accompagné d'une lettre, àOroondatès qui résidait alors à Memphis. La lettre était ainsi conçue : c< A Oroondatès, SATRAPE , Mitranès , chef de$ gardes : J'ai fait prisonnier un jeune Grec dont mon gouvernement n'est pas digne ; sa place est auprès de notre Dieu, le Roi toutpuissant ; c'est là seulement qu'il mérite de paraître et de servir. Je te l'envoie et te laisse le soin d'offrir à notre maître commun un don si rare et si précieux, le plus bel ornement qu'ait jamais vu la cour du roi, qu'elle doive voir jamais. »
X. Telle était la lettre. Il ne faisait pas encore comy plètement jour, que déjà Calasiris et Cnémon s'empressaient auprès de Nausiclès, pour apprendre de lui quelque nouvelle. Interrogé par eux sur ce qu'il avait fait, il leur conta tout sans difficulté : comment il était allé à l'île, qu'il avait trouvée déserte, et où il n'avait rien rencontré d'abord ; comment il avait pris au piège Mitranès et obtenu de lui, sous le nom de Thisbé, une jeune tille qui s'était trouvée là ; qu'il s'estimait bien plus heureux de cette rencontre que s'il eût retrouvé Thisbé ; car entre elles la distance était immense, telle qu'elle peut ôtre d'une Déesse à une mortelle ; qu'il