‹ Romans grecsChapitre 76 sur 179 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

tant que vous ne soyez de ces gens à qui il faut des maisons spacieuses, des lits en quantité, et qui amènent avec eux une suite nombreuse. » Je ]ui dis que nous n'étions que trois en tout, deux enfants et moi. a C'est un nombre convenable, dit-il, et vous ne trouverez chez nous qu'une personne de plus; moi aussi j'ai encore deux enfants avec moi ; les aînés sont mariés et chefs de famille. La quatrième personne est la nourrice de mes enfants ; car leur mère est morte depuis peu de temps. Ne tardez donc pas, mon ami, et ne doutez pas que nous recevions avec joie un homme dont, à première vue, on reconnaît la noblesse. » J'acceptai son offre et peu de temps après j'arrivai accompagné de Théagène et de Chariclée. Tyrrhénus nous fit un accueil cordial et nous donna la partie la plus chaude de sa maison. La mauvaise saison s'écoula d'abord pour nous assez agréablement : nous passions la journée ensemble et ne nous séparions que pour dormir. Chariclée logeait avec la nourrice, Théagène avec moi, Tyrrhénus et ses enfants dans une autre chambre. La table était commune; Tyrrhénus fournissait en abondance à nos jeunes gens des poissons de mer, et nous faisions le reste de la dépense. Quelquefois, à ce qu'il prenait s'ajoutait le produit de notre propre pêche; car de temps à autre, pour occuper nos loisirs, nous partagions avec lui cet exercice, qu'il savait varier à l'infini et approprier à toutes les saisons. 11 avait d'ailleurs la main heureuse et les poissons abondaient dans ses filets; si bien que beaucoup de gens attribuaient à la faveur de la fortune ce qui était chez lui le résultat de l'art et de l'expérience.

XIX. » Mais les malheureux, comme on dit, ne peuvent manquer d'être partout malheureux. Même dans la solitude, la beauté de Chariclée nous suscita des ennuis : ce marchand de Tyr, vainqueur aux jeux olympiques, avec lequel nous avions fait la traversée, venait à chaque instant me trouver en particulier et me fati-

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guait de ses instances et de ses prières importunes ; il me demandait en mariage Chariclée, comme si j'eusse été son père, et ne manquait pas de se vanter lui-même au possible : tantôt il me parlait de sa naissance illustre, tantôt il m*énumérait ses richesses. Le bâtiment était sa propriété personnelle, ainsi que la plus grande partie du chargement, composé d'or, de pierres précieuses et d'étoffes de soie. A tous ces titres il ajoutait, comme un glorieux couronnement, sa victoire pythique et bien d'autres mérites encore. En vain je lui opposais ma pauvreté, l'impossibilité pour moi de me décider à marier ma fille à l'étranger et dans une contrée si éloignée de l'Egypte ; « Que cela ne vous inquiète pas, disait-il; même sans dot, je croirai recevoir avec elle tous les trésors et toutes les richesses du monde ; j'échangerai ma patrie pour la vôtre, et je renoncerai à mon voyage de Carthage pour faire voile avec vous partout où vous voudrez. »

XX. » Voyant que la passion du Phénicien, bien loin de diminuer,ne faisait que s'accroître, qu'il s'opiniâ trait et s'échauffait dans son dessein et ne passait point un jour sans me fatiguer du même sujet, je résolus de l'amuser pour le moment de bonnes paroles, de peur qu'il ne se portât dans cette île à quelque violence contre nous. Je lui promis donc que nous verrions à tout régler en arrivant en Egypte, et de cette façon je l'éloignai pour quelque temps. Mais la Divinité fit succéder, comme dit le proverbe, une vague à une vague : peu de jours après, Tyrrhénus me tira à part vers un endroit écarté du rivage et me dit : « Calasiris, je vous jure par Neptune, dieu des flots, et par toutes les autres Divinités des mers, que je vous considère comme un frère, et que vos enfants sont pour moi comme les miens propres. Aussi je viens vous révéler une machination ourdie contre vous, une trame affreuse, qu'il ne m'est pas permis de vous cacher, du moment oti vous avez partagé mon foyer, et qu'il vous

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