LIVRE V
quelques lueurs du jour ; mais il renonça à lutter quand les ténèbres prirent le dessus. Quelques-uns des pirates, nous voyant à moitié submergés et sur le point de sombrer, tentèrent d*abord de retourner à leur barque ; mais ils durent y renoncer» retenus par Tagitation des flots et par les conseils de Trachinus, qui leur dit qu'ils se procureraient aisément dix mille barques meilleures, s'ils sauvaient le vaisssau et les richesses qu'il contenait. A la fin, il coupa Tamarre qui retenait celte barque, sous prétexte qu'ils traînaient là à leur suite une autre tempête, et que c*était d'ailleurs une sage précaution pour l'avenir ; car, disait-il, ce serait exciter les soupçons que d'aborder quelque part avec deux vaisseaux , puisqu'on s'inquiéterait nécessairement de ceux qui montaient le second. On goûta ses raisons, et le succès immédiat de cette manœuvre sur le premier point ne laissa pas de doute sur le second : car dès que la barque fut abandonnée, on éprouva un léger soulagement sur le vaisseau. Cependant tout danger n'était pas passé ; les vagues amoncelées déferlaient avec violence ; plusieurs des parties du navire furent enlevées, et il n'y eut genre de péril auquel nous ne fussions exposés. La nuit se passa péniblement dans ces alternatives; enfin, le lendemain, vers le coucher du soleil, nous touchâmes le rivage, vers l'embouchure héracléotique du Nil. Infortunés! nous étions, sans l'avoir voulu, sur la terre d'Egypte; et, tandis que. les autres se réjouissaient, nous nous abandonnions au découragement. Nous reprochions amèrement aux flots de ne nous avoir point engloutis, de nous avoir envié une mort exempte de tout outrage, pour nous jeter sur une terre plus redoutable que la mer, pour nous livrer aux angoisses de l'attente, aux caprices de brigands sans foi ni loi. Nous pouvions prévoir notre sort aux dispositions que prirent les bandits, à peine descendus à terre : sous prétexte d'offrir à Neptune un sacrifice expiatoire, ils tirèrent du vaisu. 14
154 THEAGENE ET CHARICLEE.
seau des vins de Tyr et d'autres provisions. Une partie des leurs furent envoyés vers les villages, chargés d'argent, avec ordre d'acheter des victimes et de payer sans débat le prix réclamé.
XXVIII. » Us ne tardèrent pas à revenir, poussant devant eux tout un troupeau de moutons et de porcs. Ceux qui étaient restés les reçurent, allumèrent un grand leu, égorgèrent les victimes et préparèrent le festin. Pendant ce temps, Trachinus m'avait prisa l'écart, pour n'être pas entendu de ses compagnons. n Bon père, dit-il, je me suis donné moi-même votre fille pour épouse, et je vais aujourd'hui célébrer les noces, vous le voyez, associant ainsi la plus douce des fêtes à un sacrifice en l'honneur des Dieux. Je ne veux pas que, faute d'avoir été prévenu, vous veniez par votre chagrin attrister la fête ; je désire d'ailleurs que votre fille, informée par vous, reçoive avec plus de joie la nouvelle de cet événement. Voilà pourquoi j'ai tenu à vous faire part de mes intentions : ce n'est pas que j'aie besoin de votre assentiment, comme sanction de ma volonté ; car j'ai la force, et ce m'est une garantie sulfisante. Mais il m'a semblé décent et convenable que la jeune fille, avertie d'avance de son mariage par celui à qui elle doit le jour, se prépare à la cérémonie de bonne grâce et avec docilité. » J'approuvai la proposition et j'aflectai même de la joie, rendant aux Dieux de chaleureuses actions de grâce de ce qu'ils donnaient à ma fille son maître pour époux.
XXIX. » Après m'être retiré un peu à l'écart, pour délibérer en moi-même sur ce que j'avais à faire, je revins trouver Trachinus : je le suppliai de faire les choses avec un peu plus de décence et d'assigner à la jeune fille le vaisseau pour chambre nuptiale, avec défense expresse à qui que ce fût d'y entrer et de la troubler, jusqu'à ce qu'elle eût fait sa toilette de noces et terminé à loisir tous les préparatifs usités en pareil cas. a 11 serait tout-à-fait inconvenant, disais-je, qu'une