‹ Romans grecsChapitre 82 sur 179 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

jeune fille riche, d'une naissance illustre, du moment surtout où elle est destinée à être l'épouse de Trachinus, ne fût pas parée avec tout le soin que permettent les circonstances, puisque le temps et le lieu nous interdisent de donner plus d'éclat à la pompe nuptiale. » Trachinus en m'écoutant fut transporté de joie et me déclara avec enthousiasme qu'il allait donner des ordres en conséquence. Et en eflFet, il ordonna de débarquer immédiatement tout ce dont on pouvait avoir besoin et de ne plus approcher ensuite du vaisseau. Ces instructions furent aussitôt suivies : on débarqua à profusion des tables, des coupes, des nattes, des tapisseries de Tyr et de Sidon, en un mot tout ce qui est nécessaire pour le service d'un repas : on voyait porter sur les épaules et étaler sans ordre sur le rivage des richesses amassées à force de travail et d'économie, que la fortune livrait dédaigneusement à toutes les profanations d'une orgie. Pour moi, j'allai prendre Théagëne, et je me rendis avec lui auprès deChariclée, que nous trouvâmes tout en larmes. « ma fille, lui dis-je, de pareils malheurs ne sont pas nouveaux pour toi; tu y es accoutumée. Et pourtant quels sont ces pleurs? ont-ils pour objet tes malheurs passés ou de nouvelles infortunes? — Tout m'est sujet de larmes, dit-elle, mais surtout ce que je prévois, cet amour odieux de Trachinus, que le temps ne peut qu'accroître ; car un bonheur inespéré provoque ordinairement l'insolence : mais Trachinus, avec son amour maudit, peut se préparer à gémir; car je le préviendrai par une mort volontaire. Ce qui provoquait mes pleurs, c'était la pensée d'être, avant le terme, séparée de vous et de Théagène. — Tes conjectures sont justes, lui dis-jo; car, au sacrifice, Trachinus veut faire succéder un banquet pour son mariage avec toi; il m'a signifié ses intentions comme à ton père. Je connaissais d'ailleurs depuis longtemps sa passion furieuse pour toi, car Tyrrhénus me l'avait révélée à Zacynthe. Je ne vous en

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avais rien dit, pour ne pas briser votre courage par la perspective des douleurs futures ; j'espérais d'ailleurs pouvoir échapper à ses embûches. Mais, puisque la Divinité ne l'a pas voulu, mes enfants, maintenant que nous voici tombés au milieu même du péril, formons quelque généreuse et magnanime entreprise, marchons résolument au plus fort du danger, afin de conquérir une vie libre et glorieuse si nous réussissons, sinon, l'avantage d'une mort honorable et virile. »

XXX. » Ils me promirent de faire tout ce que je leur ordonnerais; et, mes instructipns données, je les laissai faire leurs dispositions. Je me rendis de là auprès du second de Trachinus, nommé, je crois, Pélorus, à qui je dis que j'avais à lui faire une communication importante. Il prêta volontiers l'oreille à cette ouverture et me conduisit à un endroit où personne ne pouvait nous entendre. — « Voici en quelques mots, lui dis-je, ce dont il s'agit, mon fils; car le peu de temps que nous avons ne permet pas de longs discours : ma fille vous aime; et il n'y a là rien de surprenant; elle cède' à l'ascendant de votre supériorité. Mais elle soupçonne que votre chef prépare pour elle un festin de noces; il a même laissé voir quelque chose de son dessein en lui ordonnant de se parer avec plus d'élégance. Avisez donc au moyen de rompre cette union, et de vous réserver la jeune fille pour vous-même. Car elle dit qu'elle aime mieux mourir que d'être unie à Trachinus. — Soyez tranquille, me dit-il; moi aussi j'éprouve depuis longtemps pour elle la même passion, et je n'attendais qu'une ouverture favorable. Ou bien Trachinus me cédera sa main ( c'est un prix qui m'est dû pour être monté le premier à l'abordage), ou bien je lui réserve des noces amères, et ce bras le châtiera comme il le mérite. » Lorsque j'eus entendu ces menaces, je m'empressai de le quitter pour n'exciter aucun soupçon, et je courus encourager mes enfants en leur annonçant que nos affaires étaient en bonne voie.

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