‹ Romans grecsChapitre 85 sur 179 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

ses adversaires à la lueur du feu ; eux au contraire, Ils ne savaient d'où tombaient les coups; quelquesuns même se figuraient qu'ils étaient dirigés par la main des Dieux. A la fin, de tous les combattants, il ne resta plu« que Théagène, luttant seul à seul contre Pélorus, homme d'une valeur remarquable et endurci au carnage. Déjà les traits de Ghariclée ne pouvaient plus être d'aucun secours à Théagène; si elle brûlait de lui venir en aide, elle craignait aussi que son bras ne faillît; car les deux adversaires luttaient corps à corps. Cependant Pélorus finit par succomber : Chariclée ne pouvant prêter à son amant un concours actif, lui envoya, en guise de traits, des paroles d'encouragement : <c Courage, cher ami, d lui criait-elle; Théagène prit dès lors un avantage marqué* sur Pélorus, comme si ces paroles lui eussent rendu la force et la confiance, en lui montrant que celle qui devait être le prix du combat vivait encore. Recueillant toutes ses forces, déjà épuisées par de nombreuses blessures, il s'élança sur Pélorus et lui porta à la tête un furieux coup d'épée. Pélorus l'évita, en s'effaçant; mais la lame, effleurant l'épaule, lui abattit le bras à la jointure du coude; il se mit aussitôt à fuir, poursuivi par Théagène.

XXXlil. Je ne saurais rien dire de ce qui suivit, sinon que Théagène revint à mon insu ; car j'étais, resté sur mon tertre, n'osant pas, au milieu de la nuit, descehdre sur le lieu du combat. Mais il n'échappa point à la sollicitude de Chariclée : aux premières lueurs du jour, j'aperçus Théagène couché à terre, et comme sans vie; Chariclée, assise auprès de lui, tout en larmes, laissait voir à ses gestes qu'elle voulait elle-même se donner la mort, et n'était retenue que par un faible espoir de voir le jeune homme revenir à lui. Je n'eus paale temps, infortuné! de leur parler, de m'informer auprès d'elle, d'adoucir leurs souffrances par mes consolations, et de leur donner tous les secours en mon pouvoir : car, aux maux endurés sur mer, la terre

ne virent là qu'un événement ordinaire et ne s'en inquiétèrent nullement, à cela près que Calisaris déclara qu'il voyait là le présage de quelque obstacle pour eux en chemin. Mais Cnémon fut vivement ému à cet aspect, quoiqu'il n'eût pas même aperçu distin<îtement l'animal, et n'en eût vu passer sous ses yeux qu'une ombre fugitive. Peu s'en fallut inéme qu'il ne prît la fuite. « Eh quoi ! dit Calasiris, pendant que Nausiclës riait aux éclats, je croyais, Cnémon, que tu ne tremblais que la nuit. Je savais bien que tu frissonnais au moindre bruit, mais il me semblait que c'était seulement dans les ténèbres : il paraît que cette téméraire audace ne t'abandonne pas même pendant le jour ; maintenant ce n'est plus le bruit d'un nom, c'est la vue d'une chose tout ordinaire et sans danger qui te jette hors de toi ! — Et quel est le Dieu, dit Nausiclès, quelle est la puissance céleste, dont cet excellent jeune hommç ne peut entendre prononcer le nom? — Qu'il y ait quelque Dieu ou demi-Dieu dont le nom l'épouvante, reprit Calasiris, c'est ce que je ne saurais dire; mais le nom d'un simple mortel, que dis-je! ce n'est pas même le nom d'un homme, d'un de ces héros renommés pour leur valeur, c'est le nom d'une femme, bien mieux d'une femme morte, il le déclare luimême, qui le fait frissonner, si on le prononce devant lui. Ainsi, la nuit où vous êtes revenu de chez les pâtres, ramenant Chariclée sauvée par votre généreuse amitié, je ne sais ni où ni comment il avait entendu le nom dont je parle; toujours est-il qu'il ne m'a pas laissé même un moment de sommeil, qu'il se pâmait à chaque instant de terreur, et que j'eus bien de la peine à le faire revenir à lui. Et si je ne craignais de le chagriner ou de l'effrayer, je vous répéterais maintenant ce nom, Nausiclès, pour vous donner à rire encore davantage. )) Et tout aussitôt il prononça le nom de Thisbé.

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